ADIEU de Guy de Maupassant

19 02 2010

GUY DE MAUPASSANT

(1850 - 1893)


ADIEU

Les deux amis achevaient de dîner. De la fenêtre du café ils voyaient le boulevard couvert de monde. Ils sentaient passer ces souffles tièdes qui courent dans Paris par les douces nuits d'été, et font lever la tête aux passants et donnent envie de partir, d'aller là-bas, on ne sait où, sous des feuilles, et font rêver de rivières éclairées par la lune, de vers luisants et de rossignols.

    L'un d'eux, Henri Simon, prononça, en soupirant profondément:
    - Ah! je vieillis. C'est triste. Autrefois, par des soirs pareils, je me sentais le diable au corps.

Aujourd'hui je ne me sens plus que des regrets. Ça va vite, la vie!

    Il était un peu gros déjà, vieux de quarante-cinq ans peut-être et très chauve.

    L'autre, Pierre Carnier, un rien plus âgé, mais plus maigre et plus vivant, reprit:
    - Moi, mon cher, j'ai vieilli sans m'en apercevoir le moins du monde. J'étais toujours gai, gaillard, vigoureux et le reste. Or, comme on se regarde chaque jour dans son miroir, on ne voit pas le travail de l'âge s'accomplir, car il est lent, régulier, et il modifie le visage si doucement que les transitions sont insensibles. C'est uniquement pour cela que nous ne mourons pas de chagrin après deux ou trois ans seulement de ravages. Car nous ne les pouvons apprécier. Il faudrait, pour s'en rendre compte, rester six mois sans regarder sa figure - oh! alors quel coup!

    Et les femmes, mon cher, comme je les plains, les pauvres êtres! Tout leur bonheur, toute leur puissance, toute leur vie sont dans leur beauté qui dure dix ans.

    Donc, moi, j'ai vieilli sans m'en douter, je me croyais presque un adolescent alors que j'avais près de cinquante ans. Ne me sentant aucune infirmité d'aucune sorte, j'allais, heureux et tranquille.

    La révélation de ma décadence m'est venue d'une façon simple et terrible qui m'a atterré pendant près de six mois... puis j'en ai pris mon parti.

    J'ai été souvent amoureux, comme tous les hommes, mais principalement une fois.
    Je l'avais rencontrée au bord de la mer, à Étretat, voici douze ans environ, un peu après la guerre. Rien de gentil comme cette plage, le matin, à l'heure des bains. Elle est petite, arrondie en fer à cheval, encadrée par ces hautes falaises blanches percées de ces trous singuliers qu'onnomme les Portes, l'une énorme, allongeant dans la mer sa jambe de géante, l'autre en face, accroupie et ronde; la foule des femmes se rassemble, se masse sur l'étroite langue de galets qu'elle couvre d'un éclatant jardin de toilettes claires dans ce cadre de hauts rochers. Le soleil tombe en plein sur les côtes: sur les ombrelles de toutes nuances, sur la mer d'un bleu verdâtre; et tout cela est gai et charmant, sourit aux yeux. On va s'asseoir tout contre l'eau, et on regarde les baigneuses. Elles descendent, drapées dans un peignoir de flanelle qu'elles rejettent d'un joli mouvement en atteignant la frange d'écume des courtes vagues; et elles entrent dans la mer, d'un petit pas rapide qu'arrête parfois un frisson de froid délicieux, une courte suffocation.

    Bien peu résistent à cette épreuve du bain. C'est là qu'on les juge, depuis le mollet jusqu'à la gorge. La sortie surtout révèle les faibles, bien que l'eau de mer soit d'un puissant secours aux chairs amollies.

    La première fois que je vis ainsi cette jeune femme, je fus ravi et séduit. Elle tenait bon, elle tenait ferme. Puis il y a des figures dont le charme entre en nous brusquement, nous envahit tout d'un coup. Il semble qu'on trouve la femme qu'on était né pour aimer. J'ai eu cette sensation et cette secousse.
 
   Je me fis présenter et je fus bientôt pincé comme je ne l'avais jamais été. Elle me ravageait le coeur. C'est une chose effroyable et délicieuse que de subir ainsi la domination d'une femme. C'est presque un supplice et, en même temps, un incroyable bonheur. Son regard, son sourire, les cheveux de sa nuque quand la brise les soulevait, toutes les plus petites lignes de son visage, les moindres mouvements de ses traits, me ravissaient, me bouleversaient, m'affolaient. Elle me possédait par toute sa personne, par ses gestes, par ses attitudes, même par les choses qu'elle portait qui devenaient ensorcelantes. Je m'attendrissais à voir sa voilette sur un meuble, ses gants jetés sur un fauteuil. Ses toilettes me semblaient inimitables. Personne n'avait des chapeaux pareils aux siens.

    Elle était mariée, mais l'époux venait tous les samedis pour repartir les lundis. Il me laissait d'ailleurs indifférent. Je n'en étais point jaloux, je ne sais pourquoi, jamais un être ne me parut avoir aussi peu d'importance dans la vie, n'attira moins mon attention que cet homme.

    Comme je l'aimais, elle! Et comme elle était belle, gracieuse et jeune! C'était la jeunesse, l'élégance et la fraîcheur mêmes. Jamais je n'avais senti de cette façon comme la femme est un être joli, fin, distingué, délicat, fait de charme et de grâce. Jamais je n'avais compris ce qu'il y a de beauté séduisante dans la courbe d'une joue, dans le mouvement d'une lèvre, dans les plis ronds d'une petite oreille, dans la forme de ce sot organe qu'on nomme le nez.

    Cela dura trois mois, puis je partis pour l'Amérique, le coeur broyé de désespoir. Mais sa pensée demeura en moi, persistante, triomphante. Elle me possédait de loin comme elle m'avait possédé de près. Des années passèrent. Je ne l'oubliais point. Son image, charmante restait devant mes yeux et dans mon coeur. Et ma tendresse lui demeurait fidèle, une tendresse tranquille, maintenant, quelque chose comme le souvenir aimé de ce que j'avais rencontré de, plus beau et de plus séduisant dans la vie.

    Douze ans sont si peu de chose dans l'existence d'un homme! On ne les sent point passer! Elles vont l'une après l'autre, les années, doucement et vite, lentes et pressées, chacune est longue et si tôt finie! Et elles s'additionnent si promptement, elles laissent si peu de trace derrière elles, elles s'évanouissent si complètement qu'en se retournant pour voir le temps parcouru on n'aperçoit plus rien, et on ne comprend pas comment il se fait qu'on soit vieux.

    Il me semblait vraiment que quelques mois à peine me séparaient de cette saison charmante sur le galet d'Étretat.

    J'allais au printemps dernier dîner à Maisons-Laffitte, chez des amis. Au moment où le train partait, une grosse dame monta dans mon wagon, escortée de quatre petites filles. Je jetai à peine un coup d'oeil sur cette mère poule très large, très ronde, avec une face de pleine lune qu'encadrait un chapeau enrubanné.

    Elle respirait fortement, essoufflée d'avoir marché vite. Et les enfants se mirent à babiller.

J'ouvris mon journal et je commençai à lire.

    Nous venions de passer Asnières, quand ma voisine me dit tout à coup:
    - Pardon, Monsieur, n'êtes-vous pas Monsieur Carnier?
    - Oui, Madame.
    Alors elle se mit à rire, d'un rire content de brave femme, et un peu triste pourtant.
    - Vous ne me reconnaissez pas?

    J'hésitais. Je croyais bien en effet avoir vu quelque part ce visage; mais où? mais quand? Je répondis:
    - Oui... et non... Je vous connais certainement, sans retrouver votre nom.
    Elle rougit un peu.
    - Madame Julie Lefèvre.
    Jamais je ne reçus un pareil coup. Il me sembla en une seconde que tout était fini pour moi! Je sentais seulement qu'un voile s'était déchiré devant mes yeux et que j'allais découvrir des choses affreuses et navrantes.

    C'était elle! cette grosse femme commune, elle? Et elle avait pondu ces quatre filles depuis que je ne l'avais vue. Et ces petits êtres m'étonnaient autant que leur mère elle-même. Ils sortaient d'elle; ils étaient grands déjà, ils avaient pris place dans la vie. Tandis qu'elle ne comptait plus, elle, cette merveille de grâce coquette et fine. Je l'avais vue hier, me semblait-il, et je la retrouvais ainsi! Était-ce possible? Une douleur violente m'étreignait le coeur, et aussi une révolte contre la nature même, une indignation irraisonnée, contre cette oeuvre brutale, infâme de destruction.

    Je la regardais effaré. Puis je lui pris la main; et des larmes me montèrent aux yeux. Je pleurais sa jeunesse, je pleurais sa mort. Car je ne connaissais point cette grosse dame.
    Elle, émue aussi, balbutia:
    - Je suis bien changée, n'est-ce pas? Que voulez-vous, tout passe. Vous voyez, je suis devenue une mère, rien qu'une mère, une bonne mère. Adieu le reste, c'est fini. Oh! je pensais bien que vous ne me reconnaîtriez pas, si nous nous rencontrions jamais. Vous aussi, d'ailleurs, vous êtes changé; il m'a fallu quelque temps pour être sûre de ne me point tromper. Vous êtes devenu tout blanc. Songez. Voici douze ans! Douze ans! Ma fille aînée a dix ans déjà...

    Je regardai l'enfant. Et je retrouvai en elle quelque chose du charme ancien de sa mère, mais quelque chose d'indécis encore, de peu formé, de prochain. Et la vie m'apparut rapide comme un train qui passe.

    Nous arrivions à Maisons-Laffitte. Je baisai la main de ma vieille amie. Je n'avais rien trouvé à lui dire que d'affreuses banalités. J'étais trop bouleversé pour parler.

    Le soir, tout seul, chez moi, je me regardai longtemps dans ma glace, très longtemps. Et je finis par me rappeler ce que j'avais été, par revoir en pensée ma moustache brune et mes cheveux noirs, et la physionomie jeune de mon visage. Maintenant j'étais vieux. Adieu.

     18 mars 1884

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L'AMI JOSEPH de Guy de Maupassant

08 02 2010

GUY DE MAUPASSANT

(1850 - 1893)


L'AMI JOSEPH

    On s'était connu intimement pendant tout l'hiver à Paris.
    Après s'être perdus de vue, comme toujours, à la sortie du collège, les deux amis s'étaient retrouvés un soir, dans le monde, déjà vieux et blanchis, l'un garçon, l'autre marié.
    M. de Méroul habitait six mois Paris, et six mois son petit château de Tourbeville. Ayant épousé la fille d'un châtelain des environs, il avait vécu d'une vie paisible et bonne dans l'indolence d'un homme qui n'a rien à faire. De tempérament calme et d'esprit rassis, sans audaces d'intelligence, ni révoltes indépendantes, il passait son temps à regretter doucement le passé, à déplorer les moeurs et les institutions d'aujourd'hui, et à répéter à tout moment à sa femme, qui levait les yeux au ciel, et parfois aussi les mains en signe d'assentiment énergique : "Sous quel gouvernement vivons-nous, mon Dieu ?"
    Mme de Méroul ressemblait intellectuellement à son mari, comme s'ils eussent été frère et soeur. Elle savait, par tradition, qu'on doit d'abord respecter le Pape et le Roi !
    Et elle les aimait et les respectait du fond du coeur, sans les connaître, avec une exaltation poétique, avec un dévouement héréditaire, avec un attendrissement de femme bien née. Elle était bonne jusque dans tous les replis de l'âme. Elle n'avait point eu d'enfants et le regrettait sans cesse.
    Lorsque M. de Méroul retrouva dans un bal Joseph Mouradour, son ancien camarade, il éprouva de cette rencontre une joie profonde et naïve, car ils s'étaient beaucoup aimés dans leur jeunesse.
    Après les exclamations d'étonnement sur les changements que l'âge avait apportés à leur corps et à leur figure, ils s'étaient informés réciproquement de leurs existences.
    Joseph Mouradour, un Méridional, était devenu conseiller dans son pays. D'allures franches, il parlait vivement et sans retenue, disant toute sa pensée avec ignorance des ménagements. Il était républicain ; de cette race de républicains bons garçons qui se font une loi du sans-gêne et qui posent pour l'indépendance de parole allant jusqu'à la brutalité.
    Il vint dans la maison de son ami, et y fut tout de suite aimé pour sa cordialité facile, malgré ses opinions avancées. Mme de Méroul s'écriait : "Quel malheur ! un si charmant homme !"
    M. de Méroul disait à son ami, d'un ton pénétré et confidentiel : "Tu ne te doutes pas du mal que vous faites à notre pays." Il le chérissait cependant, car rien n'est plus solide que les liaisons d'enfance reprises à l'âge mûr. Joseph Mouradour blaguait la femme et le mari, les appelait "mes aimables tortues", et parfois se laissait aller à des déclamations sonores contre les gens arriérés, contre les préjugés et les traditions.
    Quand il déversait ainsi le flot de son éloquence démocratique, le ménage, mal à l'aise, se taisait par convenance et savoir-vivre ; puis le mari tâchait de détourner la conversation pour éviter les froissements. On ne voyait Joseph Mouradour que dans l'intimité.
    L'été vint. Les Méroul n'avaient pas de plus grande joie que de recevoir leurs amis dans leur propriété de Tourbeville. C'était une joie intime et saine, une joie de braves gens et de propriétaires campagnards. Ils allaient au-devant des invités jusqu'à la gare voisine et les ramenaient dans leur voiture, guettant les compliments sur leur pays, sur la végétation, sur l'état des routes dans le département, sur la propreté des maisons des paysans, sur la grosseur des bestiaux qu'on apercevait dans les champs, sur tout ce qu'on voyait par l'horizon.
    Ils faisaient remarquer que leur cheval trottait d'une façon surprenante pour une bête employée une partie de l'année aux travaux des champs ; et ils attendaient avec anxiété l'opinion du nouveau venu sur leur domaine de famille, sensibles au moindre mot, reconnaissants de la moindre intention gracieuse.
    Joseph Mouradour fut invité, et il annonça son arrivée.
    La femme et le mari étaient venus au train, ravis d'avoir à faire les honneurs de leur logis.
    Dès qu'il les aperçut, Joseph Mouradour sauta de son wagon avec une vivacité qui augmenta leur satisfaction. Il leur serrait les mains, les félicitait, les enivrait de compliments.
    Tout le long de la route il fut charmant, s'étonna de la hauteur des arbres, de l'épaisseur des récoltes, de la rapidité du cheval.
    Quand il mit le pied sur le perron du château, M. de Méroul lui dit avec une certaine solennité amicale :
    "Tu es chez toi, maintenant."
    Joseph Mouradour répondit :
    "Merci, mon cher, j'y comptais. Moi, d'ailleurs, je ne me gêne pas avec mes amis. Je ne comprends l'hospitalité que comme ça."
    Puis il monta dans sa chambre, pour se vêtir en paysan, disait-il, et il redescendit tout costumé de toile bleue, coiffé d'un chapeau canotier, chaussé de cuir jaune, dans un négligé complet de Parisien en goguette. Il semblait aussi devenu plus commun, plus jovial, plus familier, ayant revêtu avec son costume des champs un laisser-aller et une désinvolture qu'il jugeait de circonstance. Sa tenue nouvelle choqua quelque peu M. et Mme de Méroul qui demeuraient toujours sérieux et dignes, même en leurs terres, comme si la particule qui précédait leur nom les eût forcés à un certain cérémonial jusque dans l'intimité.
    Après le déjeuner, on alla visiter les fermes : et le Parisien abrutit les paysans respectueux par le ton camarade de sa parole.
    Le soir, le curé dînait à la maison, un vieux gros curé, habitué des dimanches, qu'on avait prié ce jour-là exceptionnellement en l'honneur du nouveau venu.
    Joseph, en l'apercevant, fit une grimace, puis il le considéra avec étonnement, cormne un être rare, d'une race particulière qu'il n'avait jamais vue de si près. Il eut, dans le cours du repas, des anecdotes libres, permises dans l'intimité, mais qui semblèrent déplacées aux Méroul, en présence d'un ecclésiastique. Il ne disait point : "Monsieur l'abbé", mais : "Monsieur" tout court ; et il embarrassa le prêtre par des considérations philosophiques sur les diverses superstitions établies à la surface du globe. Il disait : "Votre Dieu, Monsieur, est de ceux qu'il faut respecter, mais aussi de ceux qu'il faut discuter. Le mien s'appelle Raison : il a été de tout temps l'ennemi du vôtre..."
    Les Méroul, désespérés, s'efforçaient de détourner les idées. Le curé partit de très bonne heure.
    Alors le mari prononça doucement :
    "Tu as peut-être été un peu loin devant ce prêtre ?"
    Mais Joseph aussitôt s'écria :
    "Elle est bien bonne, celle-là ! Avec ça que je me gênerais pour un calotin ! Tu sais, d'ailleurs, tu vas me faire le plaisir de ne plus m'imposer ce bonhomme-là pendant les repas. Usez-en, vous autres, autant que vous voudrez, dimanches et jours ouvrables, mais ne le servez pas aux amis, saperlipopette !
    - Mais, mon cher, son caractère sacré..."
    Joseph Mouradour l'interrompit :
    "Oui, je sais, il faut les traiter comme des rosières ! Connu, mon bon ! Quand ces gens-là respecteront mes convictions, je respecterai les leurs !"
    Ce fut tout, ce jour-là.
    Lorsque Mme de Méroul entra dans son salon, le lendemain matin, elle aperçut au milieu de sa table trois journaux qui la firent reculer : Le Voltaire, La République française et La Justice.
    Aussitôt Joseph Mouradour, toujours en bleu, parut sur le seuil, lisant avec attention L'Intransigeant. Il s'écria :
    "Il y a, là-dedans, un fameux article de Rochefort. Ce gaillard-là est surprenant."
    Il en fit la lecture à haute voix, appuyant sur les traits, tellement enthousiasmé, qu'il ne remarqua pas l'entrée de son ami."
    M. de Méroul tenait à la main le Gaulois pour lui, le Clairon pour sa femme.
    La prose ardente du maître écrivain qui jeta bas l'empire, déclamée avec violence, chantée dans l'accent du Midi, sonnait par le salon pacifique, secouait les vieux rideaux à plis droits, semblait éclabousser les murs, les grands fauteuils de tapisserie, les meubles graves posés depuis un siècle aux mêmes endroits, d'une grêle de mots bondissants, effrontés, ironiques et saccageurs.
    L'homme et la femme, l'un debout, l'autre assise, écoutaient avec stupeur, tellement scandalisés, qu'ils ne faisaient pas un geste.
    Mouradour lança le trait final comme on tire un bouquet d'artifice, puis déclara d'un ton triomphant :
    "Hein ? C'est salé, cela ?"
    Mais soudain il aperçut les deux feuilles qu'apportaient son ami et il demeura lui-même perclus d'étonnement. Puis il marcha vers lui, à grands pas, demandant d'un ton furieux :
    "Qu'est-ce que tu veux faire de ces papiers-là ?"
    M. de Méroul répondit en hésitant :
    "Mais... ce sont mes... journaux !
    - Tes journaux... Ça, voyons, tu te moques de moi ! Tu vas me faire le plaisir de lire les miens, qui te dégourdiront les idées, et, quant aux tiens... voici ce que j'en fais, moi..."
    Et, avant que son hôte interdit eût pu s'en défendre, il avait saisi les deux feuilles et les lançait par la fenêtre. Puis il déposa gravement La Justice entre les mains de Mme de Méroul, remit Le Voltaire au mari, et il s'enfonça dans un fauteuil pour achever L'Intransigeant.
    L'homme et la femme, par délicatesse, firent semblant de lire un peu, puis lui rendirent les feuilles républicaines qu'ils touchaient du bout des doigts comme si elles eussent été empoisonnées.
    Alors il se remit à rire et déclara :
    "Huit jours de cette nourriture-là, et je vous convertis à mes idées."
    Au bout de huit jour, en effet, il gouvernait la maison. Il avait fermé la porte au curé, que Mme de Méroul allait voir en secret ; il avait interdit l'entrée au château du Gaulois et du Clairon, qu'un domestique allait mystérieusement chercher au bureau de poste et qu'on cachait, lorsqu'il entrait, sous les coussins du canapé ; il réglait tout à sa guise, toujours charmant, toujours bonhomme, tyran jovial et tout-puissant.
    D'autres amis devaient venir, des gens pieux, et légitimistes. Les châtelains jugèrent une rencontre impossible et, ne sachant que faire, annoncèrent un soir à Joseph Mouradour qu'ils étaient obligés de s'absenter quelques jours pour une petite affaire, et ils le prièrent de rester seul. Il ne s'émut pas et répondit :
    "Très bien, cela m'est égal, je vous attendrai ici autant que vous voudrez. Je vous l'ai dit : entre amis pas de gêne. Vous avez raison d'aller à vos affaires, que diable ! Je ne me formaliserai pas pour cela, bien au contraire ; ça me met tout à fait à l'aise avec vous. Allez, mes amis, je vous attends."
    M. et Mme de Méroul partirent le lendemain.
    Il les attend.

3 janvier 1883

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ALEXANDRE de Guy de Maupassant

05 02 2010

GUY DE MAUPASSANT

(1850 - 1893)

ALEXANDRE

    Ce fut ce jour-là, à quatre heures,comme tous les jours, qu'Alexandre amena devant la porte de la petite maison du ménage Maramballe la voiture de paralytique à trois roues, où il promenait jusqu'à six heures, par ordonnance du médecin, sa vieille et impotente maîtresse.

    Quand il eut placé ce léger véhicule contre la marche, juste à l'endroit où il pouvait faire monter facilement, la grosse dame, il rentra dans le logis et on entendit bientôt à l'intérieur une voix furieuse, une voix enrouée d'ancien soldat, qui vociférait des jurons ; c'était celle du maître, l'ex-capitaine d'infanterie en retraite, Joseph Maramballe.

    Puis ce furent un bruit de portes fermées avec violence, un bruit de chaises bousculées, un bruit de pas agités, puis plus rien, et après quelques instants Alexandre reparut sur le seuil de la rue, soutenant de toute sa force Mme Maramballe exténuée par la descente de l'escalier. Quand elle fut installée, non sans peine, dans la chaise roulante, Alexandre passa par-derrière, prit la barre tournée qui servait à pousser le véhicule, et le mit en route vers le bord de la rivière.

    Ils traversaient ainsi tous les jours la petite ville au milieu des saluts respectueux qui s'adressaient peut-être au serviteur autant qu'à la maîtresse, car si elle était aimée et considérée par tous, il passait, lui, ce vieux troupier à barbe blanche, à barbe de patriarche, pour le modèle des domestiques.

    Le soleil de juillet tombait brutalement sur la rue, noyant les maisons basses sous sa lumière triste à force d'être ardente et crue. Des chiens dormaient sur les trottoirs dans la ligne d'ombre des murs, et Alexandre, soufflant un peu, hâtait le pas afin d'arriver plus vite à l'avenue qui mène à l'eau.

    Mme Maramballe sommeillait déjà sous son ombrelle blanche dont la pointe abandonnée allait parfois s'appuyer dans le visage impassible de l'homme.

    Lorsqu'ils eurent atteint l'allée des Tilleuls elle se réveilla tout à fait sous l'ombre des arbres, et elle dit d'une voix bienveillante :

    "Allez plus doucement, mon pauvre garçon, vous allez vous tuer par cette chaleur."

    Elle ne songeait point, la brave dame, dans son égoïsme naïf que, si elle désirait maintenant aller moins vite, c'était justement parce qu'elle venait de gagner l'abri des feuilles.

    Près de ce chemin couvert par les vieux tilleuls taillés en voûte, la Navette coulait dans un lit tortueux entre deux haies de saules. Les glouglous des remous, des sauts sur les roches, des brusques détours du courant, semaient, tout le long de cette promenade, une douce chanson d'eau et une fraîcheur d'air mouillé.

    Après avoir longtemps respiré et savouré le charme humide de ce lieu, Mme Maramballe murmura :
    "Allons, ça va mieux. Mais il n'était pas bien levé aujourd'hui."
    Alexandre répondit
    "Oh non, Madame."

    Depuis trente-cinq ans il était au service de ce ménage, d'abord comme ordonnance de l'officier, puis comme simple valet qui n'a pas voulu quitter ses maîtres ; et depuis six ans, il roulait chaque après-midi sa patronné par les étroits chemins autour de la ville.

    De ce long service dévoué, de ce tête-à-tête quotidien ensuite, était résultée entre la vieille dame et le serviteur une espèce de familiarité, affectueuse chez elle, déférente chez lui.

    Ils parlaient des affaires de la maison comme on le fait entre égaux. Leur principal sujet de causerie et d'inquiétude était d'ailleurs le mauvais caractère du capitaine, aigri par une longue carrière commencée avec éclat, puis écoulée sans avancement, et terminée sans gloire.

    Mme Maramballe reprit :
    "Pour être mal levé, il était mal levé. Ça lui arrive trop souvent depuis qu'il a quitté le service."

    Et Alexandre, avec un soupir, compléta la pensée de sa maîtresse.

    "Oh ! Madame peut dire que ça lui arrive tous les jours et que ça lui arrivait aussi avant d'avoir quitté l'armée.

    - Ça c'est vrai. Mais il n'a pas eu de chance non plus, cet homme. Il a débuté par un acte de bravoure qui l'a fait décorer à vingt ans, et puis de vingt à cinquante il n'a pas pu aller plus haut que capitaine, alors qu'il comptait bien au début être au moins colonel à sa retraite.

    - Madame pourrait dire encore que c'est sa faute après tout. S'il n'avait pas toujours été doux comme une cravache, ses chefs l'auraient aimé et protégé davantage. Ça ne sert à rien d'être dur, faut plaire aux gens pour être bien vu.

    "Qu'il nous traite comme ça, nous autres, c'est notre faute aussi puisque ça nous plaît de rester avec lui, mais pour les autres c'est différent."

    Mme Maramballe réfléchissait. Oh ! depuis des années et des années, elle songeait ainsi chaque jour aux brutalités de son mari qu'elle avait épousé autrefois, voilà bien longtemps, parce qu'il était bel officier, décoré tout jeune, et plein d'avenir, disait-on. Comme on se trompe dans la vie !

    Elle murmura :
    "Arrêtons-nous un peu, mon pauvre Alexandre, et reposez-vous sur votre banc."
    C'était un petit banc de bois à moitié pourri planté au détour de l'allée pour les promeneurs du dimanche. Chaque fois qu'on venait de ce côté, Alexandre avait coutume de souffler quelques minutes sur ce siège.

    Il s'y assit et prenant dans ses deux mains, avec un geste familier et plein d'orgueil, sa belle barbe blanche ouverte en éventail, il la serra puis la fit glisser en fermant les doigts jusqu'à la pointe qu'il retint quelques instants sur le creux de son estomac comme pour l'y fixer et constater une fois de plus la grande longueur de cette végétation.

    Mme Maramballe reprit :
    "Moi, je l'ai épousé ; il est juste et naturel que je supporte ses injustices, mais ce que je ne comprends pas, c'est que vous l'ayez enduré aussi, vous, mon brave Alexandre !"
    Il fit un mouvement vague des épaules et dit seulement :
    "Oh ! moi... Madame."

    Elle ajouta :
    "En effet. J'y ai souvent pensé. Vous étiez son ordonnance quand je l'ai épousé et vous ne pouviez guère faire autrement que de le supporter. Mais depuis, pourquoi êtes-vous resté avec nous qui vous payons si peu et qui vous traitons si mal, alors que vous auriez pu faire comme tout le monde, vous établir, vous marier, avoir des enfants, créer une famille ?"

    Il répéta :
    "Oh ! moi, Madame, c'est différent." Puis il se tut ; mais il tirait sur sa barbe comme s'il eût sonné une cloche qui résonnait en lui, comme s'il eût cherché à l'arracher, et il roulait des yeux effarés d'homme plongé dans l'embarras.

    Mme Maramballe suivait sa pensée.
    "Vous n'êtes pas un paysan. Vous avez reçu de l'éducation..."
    Il l'interrompit avec fierté :
    "J'avais étudié pour être géomètre-arpenteur, Madame.
    - Alors, pourquoi êtes-vous resté près de nous, à gâcher votre existence ?"
    Il balbutia :
    "C'est comme ça ! c'est comme ça ! C'est la faute de ma nature.
    - Comment, de votre nature ?
    - Oui, quand je m'attache, je m'attache et c'est fini."
    - Elle se mit à rire.
    "Voyons, vous n'allez pas me faire croire que les bons procédés et la douceur de Maramballe vous ont attaché à lui pour la vie."
    Il s'agitait sur son banc, la tête visiblement perdue et il marmotta dans les longs poils de sa moustache :
    "C'est pas lui, c'est vous !"

    La vieille dame, qui avait une figure très douce, couronnée entre le front et la coiffure par une ligne neigeuse de cheveux frisés papillotés chaque jour avec soin et luisants comme des plumes de cygne, fit un mouvement dans sa voiture et contempla son domestique avec des yeux très surpris.

    "Moi, mon pauvre Alexandre. Comment ça ?"

   Il se mit à regarder en l'air, puis de côté, puis au loin, en tournant la tête, comme font les hommes timides forcés d'avouer des secrets honteux. Puis il déclara avec un courage de troupier à qui on ordonne d'aller au feu :
    "C'est comme ça. La première fois que j'ai porté à Mademoiselle une lettre du lieutenant et que

Mademoiselle m'a donné vingt sous en me faisant un sourire, ce fut décidé comme ça."
    Elle insistait, comprenant mal.
    "Voyons, expliquez-vous."

    Alors il jeta avec l'épouvante d'un misérable qui avoue un crime et qui se perd :
    "J'ai eu un sentiment pour Madame. Voilà !"

    Elle ne répondit rien, cessa de le regarder, baissa la tête et réfléchit. Elle était bonne, pleine de droiture, de douceur, de raison et de sensibilité.

    Elle songea, en une seconde, à l'immense dévouement de ce pauvre être qui avait renoncé à tout pour vivre à côté d'elle, sans rien dire. Et elle eut envie de pleurer.

    Puis, prenant une figure un peu grave, mais point fâchée :
    "Rentrons", dit-elle.

    Il se leva, passa derrière la chaise roulante, et se remit à la pousser.
    Comme ils approchaient du village, ils aperçurent au milieu du chemin le capitaine Maramballe qui venait vers eux.

    Dès qu'il les eut rejoints, il dit à sa femme avec le visible désir de se fâcher :
    "Qu'est-ce que nous avons pour dîner ?
    - Un petit poulet et des flageolets."
    Il s'emporta.

    "Un poulet, encore du poulet, toujours du poulet, nom de dieu ! j'en ai assez, moi, de ton poulet. Tu n'as donc pas une idée dans la tête que tu me fais manger tous les jours la même chose ?"

    Elle répondit, résignée :
    "Mais, mon chéri, tu sais que le docteur te l'ordonne. C'est encore ce qu'il y a de meilleur pour ton estomac. Si tu n'avais pas l'estomac malade, je te ferais manger bien des choses que je n'ose pas te servir."

    Alors, il se planta, exaspéré, devant Alexandre.

    "C'est la faute de cette brute-là si j'ai l'estomac malade. Voilà trente-cinq ans qu'il m'empoisonne avec sa saleté de cuisine."

    Mme Maramballe, brusquement, tourna la tête presque tout à fait pour apercevoir le vieux domestique. Leurs yeux alors se rencontrèrent et ils se dirent, dans ce seul regard : "Merci" l'un et l'autre.

2 septembre 1889

 

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LE CHAMP D'OLIVIERS de Guy de Maupassant -----» EXTRAIT «------

29 01 2010

«

GUY DE MAUPASSANT

(1850 - 1893)

LE CHAMP D'OLIVIERS
-----» EXTRAIT «------
I
Quand les hommes du port, du petit port provençal de Garandou, au fond de la baie Pisca, entre Marseille et Toulon, aperçurent la barque de l'abbé Vilbois qui revenait de la pêche, ils descendirent sur la plage pour aider à tirer le bateau.
L'abbé était seul dedans, et il ramait comme un vrai marin, avec une énergie rare malgré ses cinquante-huit ans. Les manches retroussées sur des bras musculeux, la soutane relevée en bas et serrée entre les genoux, un peu déboutonnée sur la poitrine, son tricorne sur le banc à son côté, et la tête coiffée d'un chapeau cloche en liège recouvert de toile blanche, il avait l'air d'un solide et bizarre ecclésiastique des pays chauds, fait pour les aventures plus que pour dire la messe.
De temps en temps, il regardait derrière lui pour bien reconnaître le point d'abordage, puis il recommençait à tirer, d'une façon rythmée, méthodique et forte, pour montrer, une fois de plus, à ces mauvais matelots du Midi, comment nagent les hommes du Nord.
La barque lancée toucha le sable et glissa dessus comme si elle allait gravir toute la plage en y enfonçant sa quille ; puis elle s'arrêta net, et les cinq hommes qui regardaient venir le curé s'approchèrent, affables, contents, sympathiques, au prêtre.
- Eh ben ! dit l'un avec son fort accent de Provence, bonne pêche, monsieur le curé ?
L'abbé Vilbois rentra ses avirons, retira son chapeau cloche pour se couvrir de son tricorne, abaissa ses manches sur ses bras, reboutonna sa soutane, puis ayant repris sa tenue et sa prestance de desservant du village, il répondit avec fierté :
- Oui, oui, très bonne, trois loups, deux murènes et quelques girelles.
Les cinq pêcheurs s'étaient approchés de la barque, et penchés au-dessus du bordage, ils examinaient, avec un air de connaisseurs, les bêtes mortes, les loups gras, les murènes à tête plate, hideux serpents de mer, et les girelles violettes striées en zigzag de bandes dorées de la couleur des peaux d'oranges.
Un d'eux dit :
- Je vais vous porter ça dans votre bastide, monsieur le curé.
- Merci mon brave.
Ayant serré les mains, le prêtre se mit en route, suivi d'un homme et laissant les autres occupés à prendre soin de son embarcation.
Il marchait à grands pas lents, avec un air de force et de dignité. Comme il avait encore chaud d'avoir ramé avec tant de vigueur, il se découvrait par moments en passant sous l'ombre légère des oliviers, pour livrer à l'air du soir, toujours tiède, mais un peu calmé par une vague brise du large, son front carré, couvert de cheveux blancs, droits et ras, un front d'officier bien plus qu'un front de prêtre. Le village apparaissait sur une butte, au milieu d'une large vallée descendant en plaine vers la mer.
C'était par un soir de juillet. Le soleil éblouissant, tout prêt d'atteindre la crête dentelée de collines lointaines, allongeait en biais sur la route blanche, ensevelie sous un suaire de poussière, l'ombre interminable de l'ecclésiastique dont le tricorne démesuré promenait dans le champ voisin une large tache sombre qui semblait jouer à grimper vivement sur tous les troncs d'oliviers rencontrés, pour retomber aussitôt par terre, où elle rampait entre les arbres.
Sous les pieds de l'abbé Vilbois, un nuage de poudre fine, de cette farine impalpable dont sont couverts, en été, les chemins provençaux, s'élevait, fumant autour de sa soutane qu'elle voilait et couvrait, en bas, d'une teinte grise de plus en plus claire. Il allait, rafraîchi maintenant et les mains dans ses poches, avec l'allure lente et puissante d'un montagnard faisant une ascension. Ses yeux calmes regardaient le village, son village où il était curé depuis vingt ans, village choisi par lui, obtenu par grande faveur, où il comptait mourir. L'église, son église, couronnait le large cône des maisons entassées autour d'elle de ses deux tours de pierre brune, inégales et carrées, qui dressaient dans ce beau vallon méridional leurs silhouettes anciennes plus pareilles à des défenses de château fort, qu'à des clochers de monument sacré.
L'abbé était content, car il avait pris trois loups, deux murènes et quelques girelles.
Il aurait ce nouveau petit triomphe auprès de ses paroissiens, lui, qu'on respectait surtout, parce qu'il était peut-être, malgré son âge, l'homme le mieux musclé du pays. Ces légères vanités innocentes étaient son plus grand plaisir. Il tirait au pistolet de façon à couper des tiges de fleurs, faisait quelquefois des armes avec le marchand de tabac, son voisin, ancien prévôt de régiment, et il nageait mieux que personne sur la côte.
C'était d'ailleurs un ancien homme du monde, fort connu jadis, fort élégant, le baron de Vilbois, qui s'était fait prêtre, à trente-deux ans, à la suite d'un chagrin d'amour.
Issu d'une vieille famille picarde, royaliste et religieuse, qui depuis plusieurs siècles donnait ses fils à l'armée, à la magistrature ou au clergé, il songea d'abord à entrer dans les ordres sur le conseil de sa mère, puis sur les instances de son père il se décida à venir simplement à Paris faire son droit, et chercher ensuite quelque grave fonction au Palais.
Mais pendant qu'il achevait ses études, son père succomba à une pneumonie à la suite de chasses au marais, et sa mère, saisie par le chagrin, mourut peu de temps après. Donc, ayant hérité soudain d'une grosse fortune, il renonça à des projets de carrière quelconque pour se contenter de vivre en homme riche.
Beau garçon, intelligent bien que d'un esprit limité par des croyances, des traditions et des principes, héréditaires comme ses muscles de hobereau picard, il plut, il eut du succès dans le monde sérieux, et goûta la vie en homme jeune, rigide, opulent et considéré.
Mais voilà qu'à la suite de quelques rencontres chez un ami il devint amoureux d'une jeune actrice, d'une toute jeune élève du Conservatoire qui débutait avec éclat à l'Odéon.
Il en devint amoureux avec toute la violence, avec tout l'emportement d'un homme né pour croire à des idées absolues. Il en devint amoureux en la voyant à travers le rôle romanesque où elle avait obtenu, le jour même où elle se montra pour la première fois au public, un grand succès.
Elle était jolie, nativement perverse, avec un air d'enfant naïf qu'il appelait son air d'ange. Elle sut le conquérir complètement, faire de lui un de ces délirants forcenés un de ces déments en extase qu'un regard ou qu'une jupe de femme brûle sur le bûcher des Passions Mortelles. Il la prit donc pour maîtresse, lui fit quitter le théâtre, et l'aima, pendant quatre ans, avec une ardeur toujours grandissante. Certes, malgré son nom et les traditions d'honneur de sa famille, il aurait fini par l'épouser, s'il n'avait découvert, un jour, qu'elle le trompait depuis longtemps avec l'ami qui la lui avait fait connaître.
Le drame fut d'autant plus terrible qu'elle était enceinte, et qu'il attendait la naissance de l'enfant pour se décider au mariage.
Quand il tint entre ses mains les preuves, des lettres, surprises dans un tiroir, il lui reprocha son infidélité, sa perfidie, son ignominie, avec toute la brutalité du demi-sauvage qu'il était.
Mais elle, enfant des trottoirs de Paris, impudente autant qu'impudique, sûre de l'autre homme comme de celui-là, hardie d'ailleurs comme ces filles du peuple qui montent aux barricades par simple crânerie, le brava et l'insulta ; et comme il levait la main, elle lui montra, son ventre.
Il s'arrêta, pâlissant, songea qu'un descendant de lui était là, dans cette chair souillée, dans ce corps vil, dans cette créature immonde, un enfant de lui ! Alors il se rua sur elle pour les écraser tous les deux, anéantir cette double honte. Elle eut peur, se sentant perdue, et comme elle roulait sous son poing, comme elle voyait son pied prêt à frapper par terre le flanc gonflé où vivait déjà un embryon d'homme, elle lui cria, les mains tendues pour arrêter les coups :
- Ne me tue point. Ce n'est pas à toi, c'est à lui.
Il fit un bond en arrière, tellement stupéfait, tellement bouleversé que sa fureur resta suspendue comme son talon, et il balbutia :
- Tu... tu dis ?
Elle, folle de peur tout à coup devant la mort entrevue dans les yeux et dans le geste terrifiants de cet homme, répéta :
- Ce n'est pas à toi, c'est à lui.
Il murmura, les dents serrées, anéanti :
- L'enfant ?
- Oui.
- Tu mens.
Et, de nouveau, il commença le geste du pied qui va écraser quelqu'un, tandis que sa maîtresse, redressée à genoux, essayant de reculer, balbutiait toujours :
- Puisque je te dis eue c'est à lui. S'il était à toi, est-ce que je ne l'aurais pas eu depuis longtemps ?
Cet argument le frappa comme la vérité même. Dans un de ces éclairs de pensée où tous les raisonnements apparaissent en même temps avec une illuminante clarté, précis, irréfutables, concluants, irrésistibles, il fut convaincu, il fut sûr qu'il n'était point le père du misérable enfant de gueuse qu'elle portait en elle ; et, soulagé, délivré, presque apaisé soudain, il renonça à détruire cette infâme créature.
Alors il lui dit d'une voix, plus calme :
- Lève-toi, va-t'en, et que je ne te revoie jamais.
Elle obéit, vaincue, et s'en alla.
Il ne la revit jamais.
Il partit de son côté. Il descendit vers le Midi, vers le soleil, et s'arrêta dans un village, debout au milieu d'un vallon, au bord de la Méditerranée. Une auberge lui plut qui regardait la mer ; il y prit une chambre et y resta. Il demeura dix-huit mois, dans le chagrin, dans le désespoir, dans un isolement complet. Il y vécut avec le souvenir dévorant de la femme traîtresse, de son charme, de son enveloppement, de son ensorcellement inavouable, et avec le regret de sa présence et de ses caresses.
Il errait par les vallons provençaux, promenant au soleil tamisé par les grisâtres feuillettes des oliviers, sa pauvre tête malade où vivait une obsession.
Mais ses anciennes idées pieuses, l'ardeur un peu calmée de sa foi première lui revinrent au coeur tout doucement dans cette solitude douloureuse. La religion qui lui était apparue autrefois comme un refuge contre la vie inconnue, lui apparaissait maintenant comme un refuge contre la vie trompeuse et torturante. Il avait conservé des habitudes de prière. Il s'y attacha dans son chagrin, et il allait souvent, au crépuscule, s'agenouiller dans l'église assombrie où brillait seul, au fond du choeur, le point de feu de la lampe, gardienne sacrée du sanctuaire, symbole de la présence divine.
Il confia sa peine à ce Dieu, à son Dieu, et lui dit toute sa misère. Il lui demandait conseil, pitié, secours, protection, consolation, et dans son oraison répétée chaque jour plus fervente, il mettait chaque fois une émotion plus forte.
Son coeur meurtri, rongé par l'amour d'une femme, restait ouvert et palpitant, avide toujours de tendresse ; et peu à peu, à force de prier, de vivre en ermite avec des habitudes de piété grandissante, de s'abandonner à cette communication secrète des âmes dévotes avec le Sauveur qui console et attire les misérables, l'amour mystique de Dieu entra en lui et vainquit l'autre.
Alors il reprit ses premiers projets, et se décida à offrir à l'Église une vie brisée qu'il avait failli lui donner vierge.
Il se fit donc prêtre. Par sa famille, par ses relations il obtint d'être nommé desservant de ce village provençal où le hasard l'avait jeté, et ayant consacré à des oeuvres bienfaisantes une grande partie de sa fortune, n'ayant gardé que ce qui lui permettrait de demeurer jusqu'à sa mort utile et secourable aux pauvres, il se réfugia dans son existence calme de pratiques pieuses et de dévouement à ses semblables.
Il fut un prêtre à vues étroites, mais bon, une sorte de guide religieux à tempérament de soldat, un guide de l'Église qui conduisait par force dans le droit chemin l'humanité errante, aveugle, perdue en cette forêt de la vie où tous nos instincts, nos goûts, nos désirs sont des sentiers qui égarent. Mais beaucoup de l'homme d'autrefois restait toujours vivant en lui. Il ne cessa pas d'aimer les exercices violents, les nobles sports, les armes, et il détestait les femmes, toutes, avec une peur d'enfant devant un mystérieux danger.


II

Le matelot qui suivait le prêtre, se sentait sur la langue une envie toute méridionale de causer. Il n'osait pas, car l'abbé exerçait sur ses ouailles un grand prestige. A la fin il s'y hasarda :
- Alors, dit-il, vous vous trouvez bien dans votre bastide, monsieur le curé ?
Cette bastide était une de ces maisons microscopiques où les Provençaux des villes et des villages vont se nicher, en été, pour prendre l'air. L'abbé avait loué cette case dans un champ, à cinq minutes de son presbytère, trop petit et emprisonné au centre de la paroisse, contre l'église.
Il n'habitait pas régulièrement, même en été, cette campagne ; il y allait seulement passer quelques jours de temps en temps, pour vivre en pleine verdure et tirer au pistolet.
- Oui, mon ami, dit le prêtre, je m'y trouve très bien.
La demeure basse apparaissait bâtie au milieu des arbres, peinte en rose, zébrée, hachée, coupée en petits morceaux par les branches et les feuilles des oliviers dont était planté le champ sans clôture où elle semblait poussée comme un champignon de Provence.
On apercevait aussi une grande femme qui circulait devant la porte en préparant une petite table à dîner où elle posait à chaque retour, avec une lenteur méthodique, un seul couvert, une assiette, une serviette, un morceau de pain, un verre à boire. Elle était coiffée du petit bonnet des Arlésiennes, cône pointu de soie ou de velours noir sur qui fleurit un champignon blanc.
Quand l'abbé fut à portée de la voix, il lui cria :
- Eh ! Marguerite ?
Elle s'arrêta pour regarder, et reconnaissant son maître :
- Té c'est vous, monsieur le curé ?
- Oui. Je vous apporte une belle pêche vous allez tout de suite me faire griller un loup, un loup au beurre, rien qu'au beurre, vous entendez ?
La servante, venue au-devant des hommes, examinait d'un oeil connaisseur les poissons portés par le matelot.
- C'est que nous avons déjà une poule au riz, dit-elle.
- Tant pis, le poisson du lendemain ne vaut pas le poisson sortant de l'eau. Je vais faire une petite fête de gourmand, ça ne m'arrive pas trop souvent ; et puis, le péché n'est pas gros.
La femme choisissait le loup, et comme elle s'en allait en l'emportant, elle se retourna :
- Ah ! il est venu un homme vous chercher trois fois, monsieur le curé.
Il demanda avec indifférence :
- Un homme ! Quel genre d'homme ?
- Mais un homme qui ne se recommande pas de lui-même.
- Quoi ! un mendiant ?
- Peut-être, oui, je ne dis pas. Je croirais plutôt un maoufatan.
L'abbé Vilbois se mit à rire de ce mot provençal qui signifie malfaiteur, rôdeur de routes, car il connaissait l'âme timorée de Marguerite qui ne pouvait séjourner à la bastide sans s'imaginer tout le long des jours et surtout des nuits qu'ils allaient être assassinés.
Il donna quelques sous au marin qui s'en alla, et, comme il disait, ayant conservé toutes ses habitudes de soins et de tenue d'ancien mondain : "Je vas me passer un peu d'eau sur le nez et sur les mains", Marguerite lui cria de sa cuisine où elle grattait à rebours, avec un couteau, le dos du loup dont les écailles, un peu tachées de sang, se détachaient comme d'infimes piécettes d'argent :
- Tenez le voilà !
L'abbé vira vers la route et aperçut en effet un homme, qui lui parut, de loin, fort mal vêtu, et qui s'en venait à petits pas vers la maison. Il l'attendit, souriant encore de la terreur de sa domestique, et pensant : "Ma foi, je crois qu'elle a raison, il a bien l'air d'un maoufatan."
L'inconnu approchait, les mains dans ses poches, les yeux sur le prêtre, sans se hâter. Il était jeune, portait toute la barbe blonde et frisée, et des mèches de cheveux se roulaient en boucles au sortir d'un chapeau de feutre mou, tellement sale et défoncé que personne n'en aurait pu deviner la couleur et la forme premières. Il avait un long pardessus marron, une culotte dentelée autour des chevilles, et il était chaussé d'espadrilles, ce qui lui donnait une démarche molle, muette, inquiétante, un pas imperceptible de rôdeur.
Quand il fut à quelques enjambées de l'ecclésiastique, il ôta la loque qui lui abritait le front, en se découvrant avec un air un peu théâtral, et montrant une tête flétrie, crapuleuse et jolie, chauve sur le sommet du crâne, marque de fatigue ou de débauche précoce, car cet homme assurément n'avait pas plus de vingt-cinq ans.
Le prêtre, aussitôt, se découvrit aussi, devinant et sentant que ce n'était pas là le vagabond ordinaire, l'ouvrier sans travail ou le repris de justice errant entre deux prisons et qui ne sait plus guère parler que le langage mystérieux, des bagnes.
- Bonjour, monsieur le curé, dit l'homme.
Le prêtre répondit simplement : "Je vous salue", ne voulant pas appeler "monsieur" ce passant suspect et haillonneux. Ils se contemplaient fixement et l'abbé Vilbois, devant le regard de ce rôdeur, se sentait troublé, ému comme en face d'un ennemi inconnu, envahi par une de ces inquiétudes étranges qui se glissent en frissons dans la chair et dans le sang.
A la fin, le vagabond reprit :
- Eh bien ! me reconnaissez-vous
Le prêtre, très étonné. Répondit :
- Moi, pas du tout, je ne vous connais point.
- Ah ! vous ne me connaissez point. Regardez-moi davantage.
- J'ai beau vous regarder, je ne vous ai jamais vu.
- Ça c'est vrai, reprit l'autre, ironique, mais je vais vous montrer quelqu'un que vous connaissez mieux.
Il se recoiffa et déboutonna son pardessus. Sa poitrine était nue dedans. Une ceinture rouge, roulée autour de son ventre maigre, retenait sa culotte au-dessus de ses hanches.
Il prit dans sa poche une enveloppe, l'une de ces invraisemblables enveloppes que toutes les taches possibles ont marbrées, une de ces enveloppes qui gardent, dans les doublures des gueux errants, les papiers quelconques, vrais ou faux, volés où légitimés, précieux défenseurs de la liberté contre le gendarme rencontré. Il en tira une photographie, une de ces cartes grandes comme une lettre, qu'on faisait souvent autrefois, jaunie, fatiguée, traînée longtemps partout, chauffée contre la chair de cet homme et ternie par sa chaleur.
Alors, l'élevant à côté de sa figure, il demanda :
- Et celui-là, le connaissez-vous ?
L'abbé fit deux pas pour mieux voir et demeura pâlissant, bouleversé, car c'était son propre portrait, fait pour Elle, à l'époque lointaine de son amour.
Il ne répondait rien, ne comprenant pas.
Le vagabond répéta :
- Le reconnaissez-vous, celui-là ?
Et le prêtre balbutia :
- Mais oui.
- Qui est-ce ?
- C'est moi.
- C'est bien vous ?
- Mais oui.
- Eh bien ! regardez-nous tous les deux, maintenant, votre portrait et moi !
Il avait vu déjà, le misérable homme, il avait vu que ces deux êtres, celui de la carte et celui qui riait à côté, se ressemblaient comme deux frères, mais il ne comprenait pas encore, et il bégaya :
- Que me voulez-vous, enfin ?
Alors, le gueux, d'une voix méchante :
- Ce que je veux, mais je veux que vous me reconnaissiez d'abord.
- Qui êtes-vous donc ?
- Ce que je suis ? Demandez-le à n'importe qui sur la route, demandez-le à votre bonne, allons le demander au maire du pays si vous voulez, en lui montrant ça ; et il rira bien, c'est moi qui vous le dis. Ah ! vous ne voulez pas reconnaître que je suis votre fils, papa curé ?
Alors le vieillard, levant ses bras en un geste biblique et désespéré, gémit
- Ce n'est pas vrai.
Le jeune homme s'approcha tout contre lui, face à face.
- Ah ! ça n'est pas vrai. Ah ! l'abbé, il faut cesser de mentir, entendez-vous ?
Il avait une figure menaçante et les poings fermés, et il parlait avec une conviction si violente, que le prêtre, reculant toujours, se demandait lequel des deux se trompait en ce moment.
Encore une fois, cependant, il affirma :
- Je n'ai jamais eu d'enfant.
L'autre ripostant :
- Et pas de maîtresse, peut-être ?
Le vieillard prononça résolument un seul mot, un fier aveu :
- Si.
- Et cette maîtresse n'était pas grosse quand vous l'avez chassée ? Soudain, la colère ancienne, étouffée vingt-cinq ans plus tôt, non pas étouffée, mais murée au fond du coeur de l'amant, brisa les voûtes de foi, de dévotion résignée, de renoncement à tout, qu'il avait construites sur elle, et, hors de lui, il cria :
- Je l'ai chassée parce qu'elle m'avait trompé et qu'elle portait en elle l'enfant d'un autre, sans quoi, je l'aurais tuée, monsieur, et vous avec elle.
Le jeune homme hésita, surpris à son tour par l'emportement sincère du curé, puis il répliqua plus doucement :
- Qui vous a dit ça que c'était l'enfant d'un autre ?
- Mais elle, elle-même, en me bravant.
Alors, le vagabond, sans contester cette affirmation, conclut avec un ton indifférent de voyou qui juge une cause :
- Eh ben ! c'est maman qui s'est trompée en vous narguant, v'là tout.
Redevenant aussi plus maître de lui, après ce mouvement de fureur, l'abbé, à son tour, interrogea,
- Et qui vous a dit, à vous, que vous étiez mon fils ?
- Elle, en mourant, m'sieu l'curé... Et puis ça !
Et il tendait, sous les yeux du prêtre, la petite photographie.
Le vieillard la prit, et lentement, longuement, le coeur soulevé d'angoisse, il compara ce passant inconnu avec son ancienne image, et il ne douta plus, c'était bien son fils.
Une détresse emporta son âme, une émotion inexprimable, affreusement pénible, comme le remords d'un crime ancien. Il comprenait un peu, il devinait le reste, il revoyait la scène brutale de la séparation. C'était pour sauver sa vie, menacée par l'homme outragé, que la femme, la trompeuse et perfide femelle lui avait jeté ce mensonge. Et le mensonge avait réussi. Et un fils de lui était né, avait grandi, était devenu ce sordide coureur de routes, qui sentait le vice comme un bouc sent la bête.
Il murmura,
- Voulez-vous faire quelques pas, avec moi, pour nous expliquer davantage ?
L'autre se mit à ricaner.
- Mais, parbleu ! C'est bien pour cela que je suis venu.
Ils s'en allèrent ensemble, côte à côte par le champ d'oliviers. Le soleil avait disparu. La grande fraîcheur des crépuscules du Midi étendait sur la campagne un invisible manteau froid. L'abbé frissonnait et levant soudain les yeux dans un mouvement habituel d'officiant, il aperçut partout autour de lui, tremblotant sur le ciel, le petit feuillage grisâtre de l'arbre sacré qui avait abrité sous son ombre frêle la plus grande douleur, la seule défaillance du Christ.
Une prière jaillit de lui, courte et désespérée, faite avec cette voix intérieure qui ne passe point par la bouche et dont les croyants implorent le Sauveur : "Mon Dieu, secourez-moi."
Puis se tournant vers son fils :
- Alors, votre mère est morte ?
Un nouveau chagrin s'éveillait en lui, en prononçant ces paroles : "Votre mère est morte" et crispait son coeur, une étrange misère de la chair de l'homme qui n'a jamais fini d'oublier, et un cruel écho de la torture qu'il avait subie, mais plus encore peut-être, puisqu'elle était morte, un tressaillement de ce délirant et court bonheur de jeunesse dont rien maintenant ne restait plus que la plaie de son souvenir.
Le jeune homme répondit :
- Oui, monsieur le curé, ma mère est morte.
- Y a-t-il longtemps ?
- Oui, trois ans déjà.
Un doute nouveau envahit le prêtre.
- Et comment n'êtes-vous pas venu me trouver plus tôt ?
L'autre hésita.
- Je n'ai pas pu. J'ai eu des empêchements... Mais, pardonnez-moi d'interrompre ces confidences que je vous ferai plus tard, aussi détaillées qu'il vous plaira, pour vous dire que je n'ai rien mangé depuis hier matin.
Une secousse de pitié ébranla tout le vieillard, et, tendant brusquement les deux mains :
- Oh ! mon pauvre enfant, dit-il.
Le jeune homme reçut ces grandes mains tendues, qui enveloppèrent ses doigts, plus minces, tièdes et fiévreux.
Puis il répondit avec cet air de blague qui ne quittait guère ses lèvres.
- Eh ben ! vrai, je commence à croire que nous nous entendrons tout de même.
Le curé se mit à marcher.
- Allons dîner, dit-il.
Il songeait soudain, avec une petite joie instinctive, confuse et bizarre, au beau poisson pêché par lui, qui, joint à la poule au riz, ferait, ce jour-là, un bon repas pour ce misérable enfant.
L'Arlésienne, inquiète et déjà grondeuse, attendait devant la porte.
- Marguerite, cria l'abbé, enlevez la table et portez-la dans la salle, bien vite, bien vite, et mettez deux couverts, mais bien vite.
La bonne restait effarée, à la pensée que son maître allait dîner avec ce malfaiteur.
Alors l'abbé Vilbois se mit lui-même à desservir et à transporter, dans l'unique pièce du rez-de-chaussée, le couvert préparé pour lui.
Cinq minutes plus tard, il était assis, en face du vagabond, devant une soupière pleine de soupe aux choux, qui faisait monter entre leurs visages un petit nuage de vapeur bouillante.


III

Quand les assiettes furent pleines, le rôdeur se mit à avaler sa soupe avidement par cuillerées rapides. L'abbé n'avait plus faim, et il humait seulement avec lenteur le savoureux bouillon des choux, laissant le pain au fond de son assiette.
Tout à coup il demanda :
- Comment vous appelez-vous ?
L'homme rit, satisfait d'apaiser sa faim.
- Père inconnu, dit-il, pas d'autre nom de famille que celui de ma mère que vous n'aurez probablement pas encore oublié. J'ai, par contre, deux prénoms, qui ne me vont guère entre parenthèses, "Philippe-Auguste".
L'abbé pâlit et demanda, la gorge serrée :
- Pourquoi vous a-t-on donné ces prénoms ?
Le vagabond haussa les épaules.
- Vous devez bien le deviner. Après vous avoir quitté, maman a voulu faire croire à votre rival que j'étais à lui, et il l'a cru à peu près jusqu'à mon âge, de quinze ans. Mais, à ce moment-là, j'ai commencé à vous ressembler trop. Et il m'a renié, la canaille. On m'avait donc donné ses deux prénoms, Philippe-Auguste ; et si j'avais eu la chance de ne ressembler à personne ou d'être simplement le fils d'un troisième larron qui ne se serait pas montré, je m'appellerais aujourd'hui le vicomte Philippe-Auguste de Pravallon, fils tardivement reconnu du comte du même nom, sénateur. Moi, je me suis baptisé "Pas de veine"
- Comment savez-vous tout cela ?
- Parce qu'il y a eu des explications devant moi, parbleu, et de rudes explications, allez. Ah ! c'est ça qui vous apprend la vie !
Quelque chose de plus pénible et de plus tenaillant que tout ce qu'il avait ressenti et souffert depuis une demi-heure oppressait le prêtre. C'était en lui une sorte d'étouffement qui commençait, qui allait grandir et finirait par le tuer, et cela lui venait, non pas tant des choses qu'il entendait, que de la façon dont elles étaient dites et de la figure de crapule du voyou qui les soulignait. Entre cet homme et lui, entre son fils et lui, il commençait à sentir à présent ce cloaque des saletés morales qui sont, pour certaines âmes, de mortels poisons. C'était son fils cela ? Il ne pouvait encore le croire. Il voulait toutes les preuves, toutes ; tout apprendre, tout entendre, tout écouter, tout souffrir. Il pensa de nouveau aux oliviers qui entouraient sa petite bastide, et il murmura pour la seconde fois : "Oh ! mon Dieu, secourez-moi."
Philippe-Auguste avait fini sa soupe. Il demanda :
- On ne mange donc plus, l'abbé ?
Comme la cuisine se trouvait en dehors de la maison, dans un bâtiment annexé, et que Marguerite ne pouvait entendre la voix de son curé, il la prévenait de ses besoins par quelques coups donnés sur un gong chinois suspendu près du mur, derrière lui.
Il prit donc le marteau de cuir et heurta plusieurs fois la plaque ronde de métal. Un son, faible d'abord, s'en échappa, puis grandit, s'accentua, vibrant, aigu, suraigu, déchirant, horrible plainte du cuivre frappé.
La bonne apparut. Elle avait une figure crispée et elle jetait des regards furieux sur le maoufatan comme si elle eût pressenti, avec son instinct de chien fidèle, le drame abattu sur son maître. En ses mains elle tenait le loup grillé d'où s'envolait une savoureuse odeur de beurre fondu. L'abbé, avec une cuiller, fendit le poisson d'un bout à l'autre, et offrant le filet du dos à l'enfant de sa jeunesse :
- C'est moi qui l'ai pris tantôt, dit-il, avec un reste de fierté qui surnageait dans sa détresse.
Marguerite ne s'en allait pas.
Le prêtre reprit :
- Apportez du vin, du bon, du vin blanc du cap Corse.
Elle eut presque un geste de révolte, et il dut répéter, en prenant un air sévère : "Allez, deux bouteilles." Car, lorsqu'il offrait du vin à quelqu'un, plaisir rare, il s'en offrait toujours une bouteille à lui-même.
Philippe-Auguste, radieux, murmura :
- Chouette. Une bonne idée. Il y a longtemps que je n'ai mangé comme ça.
La servante revint au bout de deux minutes. L'abbé les jugea longues comme deux éternités, car un besoin de savoir lui brûlait à présent le sang, dévorant ainsi qu'un feu d'enfer.
Les bouteilles étaient débouchées, mais la bonne restait là, les yeux fixés sur l'homme.
- Laissez-nous, dit le curé.
Elle fit semblant de ne pas entendre.
Il reprit presque durement :
- Je vous ai ordonné de nous laisser seuls.
Alors elle s'en alla.
Philippe-Auguste mangeait le poisson avec une précipitation vorace ; et son père le regardait, de plus en plus surpris et désolé de tout ce qu'il découvrait de bas sur cette figure qui lui ressemblait tant. Les petits morceaux que l'abbé Vilbois portait à ses lèvres lui demeuraient dans la bouche, sa gorge serrée refusant de les laisser passer ; et il les mâchait longtemps, cherchant, parmi toutes les questions qui lui venaient à l'esprit, celle dont il désirait le plus vite la réponse.
Il finit par murmurer :
- De quoi est-elle morte ?
- De la poitrine.
- A-t-elle été longtemps malade ?
- Dix-huit mois, à peu près.
- D'où cela lui était-il venu ?
- On ne sait pas.
Ils se turent. L'abbé songeait. Tant de choses l'oppressaient qu'il aurait voulu déjà connaître, car depuis le jour de la rupture, depuis le jour où il avait failli la tuer, il n'avait rien su d'elle. Certes, il n'avait pas non plus désiré savoir, car il l'avait jetée avec résolution dans une fosse d'oubli, elle, et ses jours de bonheur ; mais voilà qu'il sentait naître en lui tout à coup, maintenant qu'elle était morte, un ardent désir d'apprendre, un désir jaloux, presque un désir d'amant.
Il reprit :
- Elle n'était pas seule, n'est-ce pas ?
- Non, elle vivait toujours avec lui.
Le vieillard tressaillit.
- Avec lui ! Avec Pravallon ?
- Mais oui.
Et l'homme jadis trahi calcula que cette même femme qui l'avait trompé était demeurée plus de trente ans avec son rival. Ce fut presque malgré lui qu'il balbutia :
- Furent-ils heureux ensemble ?
En ricanant, le jeune homme répondit :
- Mais oui, avec des hauts et des bas ! Ça aurait été très bien sans moi. J'ai toujours tout gâté, moi.
- Comment et pourquoi ? dit le prêtre.
- Je vous l'ai déjà raconté. Parce qu'il a cru que j'étais son fils jusqu'à mon âge de quinze ans environ. Mais il n'était pas bête, le vieux, il a bien découvert tout seul la ressemblance, et alors il y a eu des scènes. Moi, j'écoutais aux portes. Il accusait maman de l'avoir mis dedans. Maman ripostait : "Est-ce ma faute ? Tu savais très bien, quand tu m'as prise, que j'étais la maîtresse de l'autres." L'autre c'était vous.
- Ah ! ils parlaient donc de moi quelquefois ?
- Oui, mais ils ne vous ont jamais nommé devant moi, sauf à la fin, tout à la fin, aux derniers jours, quand maman s'est sentie perdue. Ils avaient tout de même de la méfiance.
- Et vous... vous avez appris de bonne heure que votre mère était dans une situation irrégulière ?
- Parbleu ! Je ne suis pas naïf, moi, allez, et je ne l'ai jamais été. Ça se devine tout de suite ces choses-là, dès qu'on commence à connaître le monde.
Philippe-Auguste se versait à boire coup sur coup. Ses yeux s'allumaient, son long jeûne lui donnant une griserie rapide.
Le prêtre s'en aperçut ; il faillit l'arrêter, puis la pensée l'effleura que l'ivresse rendait imprudent et bavard, et, prenant la bouteille, il emplit de nouveau le verre du jeune homme.
Marguerite apportait la poule au riz. L'ayant posée sur la table, elle fixa de nouveau ses yeux sur le rôdeur, puis elle dit à son maître avec un air indigné :
- Mais regardez qu'il est saoul, monsieur le curé,
- Laisse-nous donc tranquilles, reprit le prêtre, et va-t'en.
Elle sortit en tapant la porte.
Il demanda :
- Qu'est-ce qu'elle disait de moi, votre mère ?
- Mais ce qu'on dit d'ordinaire d'un homme qu'on a lâché ; que vous n'étiez pas commode, embêtant pour une femme, et que vous lui auriez rendu la vie très difficile avec vos idées.
- Souvent elle a dit cela ?
- Oui, quelquefois, avec des subterfuges, pour que je ne comprenne point, mais je devinais tout.
- Et vous, comment vous traitait-on dans cette maison ?
- Moi ? très bien d'abord, et puis très mal ensuite. Quand maman a vu que je gâtais son affaire, elle m'a flanqué à l'eau.
- Comment ça ?
- Comment ça ! c'est bien simple. J'ai fait quelques fredaines vers seize ans ; alors ces gouapes-là m'ont mis dans une maison de correction, pour se débarrasser de moi.
Il posa ses coudes sur la table, appuya ses deux joues sur ses deux mains et, tout à fait ivre, l'esprit chaviré dans le vin, il fut saisi tout à coup par une de ces irrésistibles envies de parler de soi qui font divaguer les pochards en de fantastiques vantardises.
Et il souriait gentiment, avec une grâce féminine sur les lèvres, une grâce perverse que le prêtre reconnut. Non seulement il la reconnut, mais il la sentit, haïe et caressante, cette grâce qui l'avait conquis et perdu jadis. C'était à sa mère que l'enfant, à présent, ressemblait le plus, non par les traits du visage, mais par le regard captivant et faux et surtout par la séduction du sourire menteur qui semblait ouvrir la porte de la bouche à toutes les infamies du dedans.
Philippe-Auguste raconta :
- Ah ! ah ! ah ! J'en ai eu une vie, moi, depuis la maison de correction, une drôle de vie qu'un grand romancier payerait cher. Vrai, le père Dumas, avec son Monte-Cristo, n'en a pas trouvé de plus cocasses que celles qui me sont arrivées.
Il se tut, avec une gravité philosophique d'homme gris qui réfléchit, puis, lentement :
- Quand on veut qu'un garçon tourne bien, on ne devrait jamais l'envoyer dans une maison de correction, à cause des connaissances de là-dedans, quoi qu'il ait fait. J'en avais fait une bonne, moi, mais elle a mal tourné. Comme je me baladais avec trois camarades, un peu éméchés tous les quatre, un soir, vers neuf heures, sur la grand-route, auprès du gué de Folac, voilà que je rencontre une voiture où tout le monde dormait, le conducteur et sa famille ; c'étaient des gens de Martinon qui revenaient de dîner à la ville. Je prends le cheval par la bride, je le fais monter dans le bac du passeur et je pousse le bac au milieu de la rivière. Ça fait du bruit, le bourgeois qui conduisait se réveille, il ne voit rien, il fouette. Le cheval part et saute dans le bouillon avec la voiture. Tous noyés ! Les camarades m'ont dénoncé. Ils avaient bien ri d'abord en me voyant faire ma farce. Vrai, nous n'avions pas pensé que ça tournerait si mal. Nous espérions seulement un bain, histoire de rire.
"Depuis ça, j'en ai fait de plus raides pour me venger de la première, qui ne méritait pas la correction, sur ma parole. Mais ce n'est pas la peine de les raconter. Je vais vous dire seulement la dernière, parce que celle-là elle vous plaira, j'en suis sûr. Je vous ai vengé, papa.
L'abbé regardait son fils avec des yeux terrifiés, et il ne mangeait plus rien.
Philippe-Auguste allait se remettre à parler.
- Non, dit le prêtre, pas à présent, tout à l'heure.
Se retournant, il battit et fit crier la stridente cymbale chinoise.
Marguerite entra aussitôt.
Et son maître commanda, avec une voix si rude qu'elle baissa la tête, effrayée et docile :
- Apporte-nous la lampe et tout ce que tu as encore à mettre sur la table, puis tu ne paraîtras plus tant que je n'aurai pas frappé le gong.
Elle sortit, revint et posa sur la nappe une lampe de porcelaine blanche coiffée d'un abat-jour vert, un gros morceau de fromage, des fruits, puis s'en alla.
Et l'abbé dit résolument :
- Maintenant, je vous écoute.
Philippe-Auguste emplit avec tranquillité son assiette de dessert et son verre de vin. La seconde bouteille était presque vide, bien que le curé n'y eût point touché.
Le jeune homme reprit, bégayant, la bouche empâtée de nourriture et de saoulerie :
- La dernière, la voilà. C'en est une rude : J'étais revenu à la maison... et j'y restais malgré eux parce qu'ils avaient peur de moi... peur de moi... Ah ! faut pas qu'on m'embête, moi... je suis capable de tout quand on m'embête... Vous savez... ils vivaient ensemble et pas ensemble. Il avait deux domiciles, lui, un domicile de sénateur et un domicile d'amant. Mais il vivait chez maman plus souvent que chez lui, car il ne pouvait plus se passer d'elle. Ah !... en voilà une fine, et une forte... maman... elle savait vous tenir un homme, celle-là ! Elle l'avait pris corps et âme, et elle l'a gardée jusqu'à la fin. C'est-il bête, les hommes ! Donc, J'étais revenu et je les maîtrisais par la peur. Je suis débrouillard, moi, quand il faut, et pour la malice, pour la ficelle, pour la poigne aussi, je ne crains personne. Voilà que maman tombe malade et il l'installe dans une belle propriété près de Meulan, au milieu d'un parc, grand comme une forêt. Ça dure dix-huit mois environ... comme je vous ai dit. Puis nous sentons approcher la fin. Il venait tous les jours de Paris, et il avait du chagrin, mais là, du vrai.
Donc un matin, ils avaient jacassé ensemble près d'une heure, et je me demandais de quoi ils pouvaient jaboter si longtemps quand on m'appelle. Et maman me dit :
- Je suis près de mourir et il y a quelque chose que je veux te révéler, malgré l'avis du comte. - Elle l'appelait toujours "le comte" en parlant de lui. - C'est le nom de ton père, qui vit encore.
Je le lui avais demandé plus de cent fois... plus de cent fois... le nom de mon père... plus de cent fois... et elle avait toujours refusé de le dire...
Je crois même qu'un jour j'y ai flanqué des gifles pour la faire jaser, mais ça n'a servi de rien. Et puis, pour se débarrasser de moi, elle m'a annoncé que vous étiez mort sans le sou, que vous étiez un pas grand-chose, une erreur de sa jeunesse, une gaffé de vierge, quoi. Elle me l'a si bien raconté que j'y ai coupé, mais en plein, dans votre mort.
Donc elle me dit :
- C'est le nom de ton père.
L'autre, qui était assis dans un fauteuil, réplique comme ça, trois fois :
- Vous avez tort, vous avez fort, vous avez tort, Rosette.
Maman s'assied dans son lit. Je la vois encore avec ses pommettes rouges et ses yeux brillants, car elle m'aimait bien tout de même ; et elle lui dit :
- Alors faites quelque chose pour lui, Philippe !
En lui parlant, elle le nommait "Philippe" et moi "Auguste".
Il se mit à crier comme un forcené :
- Pour cette crapule-là, jamais, pour ce vaurien, ce repris de justice, ce... ce... ce...
Et il en trouva des noms pour moi, comme s'il n'avait cherché que ça toute sa vie.
J'allais me fâcher, maman me fait taire, et elle lui dit :
- Vous voulez donc qu'il meure de faim, puisque je n'ai rien, moi.
Il répliqua, sans se troubler :
- Rosette, je vous ai donné trente-cinq mille francs par an, depuis trente ans, cela fait plus d'un million. Vous avez vécu par moi en femme riche, en femme aimée, j'ose dire, en femme heureuse. Je ne dois rien à ce gueux qui a gâté nos dernières années et il n'aura rien de moi. Il est inutile d'insister. Nommez-lui l'autre si vous voulez. Je le regrette, mais je m'en lave les mains.
Alors, maman se tourne vers moi. Je me disais : "Bon... v'là que je retrouve mon vrai père... ; s'il a de la galette, je suis un homme sauvé..."
Elle continua :
- Ton père, le baron de Vilbois, s'appelle aujourd'hui l'abbé Vilbois, curé de Garandou, près de Toulon. Il était mon amant quand je l'ai quitté pour celui-ci.
Et voilà qu'elle me conte tout, sauf qu'elle vous a mis dedans aussi au sujet de sa grossesse. Mais les femmes, voyez-vous, ça ne dit jamais la vérité.
Il ricanait, inconscient, laissant sortir librement toute sa fange. Il but encore, et la face toujours hilare, continua :
- Maman mourut deux jours... deux jours plus tard. Nous avons suivi son cercueil au cimetière, lui et moi... est-ce drôle...., dites... lui et moi... et trois domestiques... c'est tout. Il pleurait comme une vache... nous étions côte à côte... on eût dit papa et le fils à papa.
Puis nous voilà revenus à la maison. Rien que nous deux. Moi je me disais : "Faut filer, sans un sou." J'avais juste cinquante francs. Qu'est-ce que je pourrais bien trouver pour me venger ?
Il me touche le bras, et me dit :
- J'ai à vous parler.
Je le suivis dans son cabinet. Il s'assit devant sa table, puis, en barbotant dans ses larmes, il me raconte qu'il ne veut pas être pour moi aussi méchant qu'il le disait à maman ; il me prie de ne pas vous embêter... - Ça..., ça nous regarde, vous et moi... - Il m'offre un billet de mille... mille... mille... qu'est-ce que je pouvais faire avec mille francs ... moi ... un homme comme moi ? Je vis qu'il y en avait d'autres dans le tiroir, un vrai tas. La vue de c'papier-là, ça me donne envie de chouriner Je tends la main pour prendre celui qu'il m'offrait, mais au lieu de recevoir son aumône, je saute dessus, je le jette par terre, et je lui serre la gorge jusqu'à lui faire tourner de l'oeil ; puis, quand je vis qu'il allait passer, je le bâillonne, je le ligote, je le déshabille, je le retourne et puis. ah ! ah ! ah !... je vous ai drôlement vengé !...
Philippe-Auguste toussait, étranglé de joie, et toujours sur sa lèvre relevée d'un pli féroce et gai, l'abbé Vilbois retrouvait l'ancien sourire de la femme qui lui avait fait perdre la tête.
- Après ? dit-il.
- Après... Ah ! ah ! ah !... Il avait grand feu dans la cheminée... c'était en décembre... par le froid... qu'elle est morte... maman... grand feu de charbon... Je prends le tisonnier... je le fais rougir... et voilà... que je lui fais des croix dans le dos, huit, dix, je ne sais pas combien, puis je le retourne et je lui en fais autant sur le ventre. Est-ce drôle, hein ! papa. C'est ainsi qu'on marquait les forçats autrefois. Il se tortillait comme une anguille... mais je l'avais bien bâillonné, il ne pouvait pas crier. Puis, je pris les billets - douze - avec le mien ça faisait treize... ça ne m'a pas porté chance. Et je me suis sauvé en disant aux domestiques de ne pas déranger M. le comte jusqu'à l'heure du dîner parce qu'il dormait.
Je pensais bien qu'il ne dirait rien, par peur du scandale, vu qu'il est sénateur. Je me suis trompé. Quatre jours après j'étais pincé dans un restaurant de Paris. J'ai eu trois ans de prison. C'est pour ça que je n'ai pas pu venir vous trouver plus tôt.
Il but encore, et bredouillant de façon à prononcer à peine les mots :
- Maintenant... papa... papa curé !... Est-ce drôle d'avoir un curé pour papa !... Ah ! ah ! faut être gentil, bien gentil avec bibi, parce que bibi n'est pas ordinaire... et qu'il en a fait une bonne... pas vrai... une bonne... au vieux...
La même colère qui avait affolé jadis l'abbé Vilbois, devant la maîtresse trahissante, le soulevait à présent devant cet abominable homme.
Lui qui avait tant pardonné, au nom de Dieu, les secrets infâmes chuchotés dans le mystère des confessionnaux, il se sentait sans pitié, sans clémence en son propre nom, et il n'appelait plus maintenant à son aide ce Dieu secourable et miséricordieux, car il comprenait qu'aucune protection céleste ou terrestre ne peut sauver ici-bas ceux sur qui tombent de tels malheurs.
Toute l'ardeur de son coeur passionné et de son sang violent, éteinte par l'apostolat, se réveillait dans une révolte irrésistible contre ce misérable qui était son fils, contre cette ressemblance avec lui, et aussi avec la mère, la mère indigne qui l'avait conçu pareil à elle, et contre la fatalité qui rivait ce gueux à son pied paternel ainsi qu'un boulet de galérien.
Il voyait, il prévoyait tout avec une lucidité subite, réveillé par ce choc de ses vingt-cinq ans de pieux sommeil et de tranquillité.
Convaincu soudain, qu'il fallait parler fort pour être craint de ce malfaiteur et le terrifier du premier coup, il lui dit, les dents serrées par la fureur, et ne songeant plus à son ivresse :
- Maintenant que vous m'avez tout raconté, écoutez-moi. Vous partirez demain matin. Vous habiterez un pays que je vous indiquerai et que vous ne quitterez jamais sans mon ordre. Je vous y payerai une pension qui vous suffira pour vivre, mais petite, car je n'ai pas d'argent. Si vous désobéissez une seule fois, ce sera fini et vous aurez affaire à moi...
Bien qu'abruti par le vin, Philippe-Auguste comprit la menace, et le criminel qui était en lui surgit tout à coup. Il cracha ces mots, avec des hoquets :
- Ah ! papa, faut pas me la faire... T'es curé... je te tiens... et tu fileras doux, comme les autres !
L'abbé sursauta ; et ce fut, dans ses muscles de vieil hercule, un invincible besoin de saisir ce monstre, de le plier comme une baguette et de lui montrer qu'il faudrait céder.
Il lui cria, en secouant la table et en la lui jetant dans la poitrine :
- Ah ! prenez garde, prenez garde .... je n'ai peur de personne, moi...
L'ivrogne, perdant l'équilibre, oscillait sur sa chaise. Sentant qu'il allait tomber et qu'il était au pouvoir du prêtre, il allongea sa main, avec un regard d'assassin, vers un des couteaux qui traînaient sur la nappe. L'abbé Vilbois vit le geste, et il donna à la table une telle poussée que son fils culbuta sur le dos et s'étendit par terre. La lampe roula et s'éteignit. Pendant quelques secondes une fine sonnerie de verres heurtés chanta dans l'ombre ; puis ce fut une sorte de rampement de corps mou sur le pavé, puis plus rien.
Avec la lampe brisée la nuit subite s'était répandue sur eux si prompte, inattendue et profonde, qu'ils en furent stupéfaits comme d'un événement effrayant. L'ivrogne, blotti contre le mur, ne remuait plus ; et le prêtre restait sur sa chaise, plongé dans ces ténèbres, qui noyaient sa colère. Ce voile sombre jeté sur lui, arrêtant son emportement, immobilisa aussi l'élan furieux de son âme ; et d'autres idées lui vinrent, noires et tristes comme. l'obscurité.
Le silence se fit, un silence épais de tombe fermée, où rien ne semblait plus vivre et respirer. Rien non plus ne venait du dehors, pas un roulement de voiture au loin, pas un aboiement de chien, pas même un glissement dans les branches ou sur les murs, d'un léger souffle de vent.
Cela dura longtemps, très longtemps, peut-être une heure. Puis, soudain, le gong tinta ! Il tinta frappé d'un seul coup dur, sec et fort, que suivit un grand bruit bizarre de chute et de chaise renversée.
Marguerite, aux aguets, accourut ; mais dès qu'elle eut ouvert la porte, elle recula épouvantée devant l'ombre impénétrable. Puis tremblante, le coeur précipité, la voix haletante et basse, elle appela :
- M'sieu l'curé, m'sieu l'curé.
Personne ne répondit, rien ne bougea.
"Mon Dieu, mon Dieu, pensa-t-elle, qu'est-ce qu'ils ont fait, qu'est-ce qu'est arrivé ?"
Elle n'osait pas avancer, elle n'osait pas retourner prendre une lumière ; et une envie folle de se sauver,, de fuir et de hurler la saisit, bien qu'elle se sentît les jambes brisées à tomber sur place. Elle répétait :
- M'sieur le curé, m'sieur le curé, c'est moi, Marguerite.
Mais soudain, malgré sa peur, un désir instinctif de secourir son maître, et une de ces bravoures de femmes qui les rendent par moments héroïques emplirent son âme d'audace terrifiée, et, courant à sa cuisine, elle rapporta son quinquet.
Sur la porte de la salle, elle s'arrêta. Elle vit d'abord le vagabond, étendu contre le mur, et qui dormait ou semblait dormir, puis la lampe cassée, puis, sous la table, les deux pieds noirs et les jambes aux bas noirs de l'abbé Vilbois, qui avait dû s'abattre sur le dos en heurtant le gong de sa tête.
Palpitante d'effroi, les mains tremblantes, elle répétait :
- Mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce que c'est ?
Et comme elle avançait à petits pas, avec lenteur, elle glissa dans quelque chose de gras et faillit tomber.

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ALLOUMA de Guy de Maupassant

15 01 2010

 

GUY DE MAUPASSANT

(1850 - 1893)

ALLOUMA

                                      I

    Un de mes amis m'avait dit: "Si tu passes par hasard aux environs de Bordj-Ebbaba, pendant ton voyage, en Algérie, va donc voir mon ancien camarade Auballe, qui est colon là-bas."
    J'avais oublié le nom d'Auballe et le nom d'Ebbaba, et je ne songeais guère à ce colon, quand j'arrivai chez lui, par pur hasard.
    Depuis un mois, je rôdais à pied par toute cette région magnifique qui s'étend d'Alger à Cherchell, Orléansville et Tiaret. Elle est en même temps boisée et, nue, grande et intime. On rencontre, entre deux monts, des forêts de pins profondes en des vallées étroites où roulent des torrents en hiver. Des arbres énormes tombés sur le ravin servent de pont aux Arabes, et aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs morts et les parent d'une vie nouvelle. Il y a des creux, en des plis inconnus de montagne, d'une beauté terrifiante, et des, bords de ruisselets, plats et couverts de lauriers-roses, d'une inimaginable grâce.
    Mais ce qui m'a laissé au coeur les plus chers souvenirs en cette excursion, ce sont les marches de l'après-midi le long des chemins un peu boisés sur ces ondulations de côtes d'où l'on domine un immense pays onduleux et roux depuis la mer bleuâtre jusqu'à la chaîne de l'Ouarsenis qui porte sur ses faîtes la forêt de cèdres de Teniet-el-Haad.
    Ce jour-là je m'égarai. Je venais de gravir un sommet, d'où j'avais aperçu, au-dessus d'une série de collines, la longue plaine de la Mitidja, puis par-derrière, sur la crête d'une autre chaîne, dans un lointain presque invisible, l'étrange monument qu'on nomme le Tombeau de la Chrétienne, sépulture d'une. famille de rois de Mauritanie, dit-on. Je redescendais, allant vers le sud, découvrant devant moi jusqu'aux cimes dressées sur le ciel clair, au seuil du désert, une contrée bosselée, soulevée et fauve, fauve comme si toutes ces collines étaient recouvertes de peaux de lion cousues ensemble. Quelquefois, au milieu d'elles, une bosse plus haute se dressait, pointue et jaune, pareille au dos broussailleux d'un chameau.
    J'allais à pas rapides, léger comme on l'est en suivant les sentiers tortueux sur les pentes d'une montagne. Rien ne pèse, en ces courses alertes dans l'air vif des hauteurs, rien ne pèse, ni le corps, ni le coeur, ni les pensées, ni même les soucis. Je n'avais plus rien en moi, ce jour-là, de tout ce qui écrase et torture notre vie, rien que la joie de cette descente. Au loin, j'apercevais des campements arabes, tentes brunes, pointues, accrochées au sol comme les coquilles de mer sur les rochers, ou bien des gourbis, huttes de branches d'où sortait une fumée grise. Des formes blanches, hommes ou femmes, erraient autour à pas lents; et les clochettes des troupeaux tintaient vaguement dans l'air du soir.
    Les arbousiers sur ma route se penchaient, étrangement chargés de leurs fruits de pourpre qu'ils répandaient dans le chemin. Ils avaient l'air d'arbres martyrs d'où coulait une sueur sanglante, car au bout de chaque branchette pendait une graine rouge comme une goutte de sang.
    Le sol, autour d'eux, était couvert de cette pluie suppliciale, et le pied écrasant les arbouses laissait par terre des traces de meurtre. Parfois, d'un bond, en passant, je cueillais les plus mûres pour les manger.
    Tous les vallons à présent se remplissaient d'une vapeur blonde qui s'élevait lentement comme la buée des flancs d'un boeuf; et sur la chaîne des monts qui fermaient l'horizon, à la frontière du Sahara, flamboyait un ciel de Missel. De longues traînées d'or alternaient avec des traînées de sang - encore du sang! du sang et de l'or, toute l'histoire humaine - et parfois entre elles s'ouvrait une trouée mince sur un azur verdâtre, infiniment lointain comme le rêve.
    Oh! que j'étais loin, que j'étais loin de toutes les choses et de toutes les gens dont on s'occupe autour des boulevards, loin de moi-même aussi, devenu une sorte d'être errant, sans conscience et sans pensée, un oeil qui passe, qui voit, qui aime voir, loin encore de ma route à laquelle je ne songeais plus, car aux approches de la nuit je m'aperçus que j'étais perdu.
    L'ombre tombait sur la terre comme une averse de ténèbres, et je ne découvrais rien devant moi que la montagne à perte de vue. Des tentes apparurent dans un vallon, j'y descendis et j'essayai de faire comprendre au premier Arabe rencontré la direction que je cherchais.
    M'a-t-il deviné? je l'ignore; mais il me répondit longtemps, et moi je ne compris rien. J'allais, par désespoir, me décider à passer la nuit, roulé dans un tapis, auprès du campement, quand je crus reconnaître, parmi les mots bizarres qui sortaient de sa bouche, celui de Bordj-Ebbaba.
    Je répétai:
    - Bordj-Ebbaba.
    - Oui, oui.
    Et je lui montrai deux francs, une fortune. Il se mit à marcher, je le suivis. Oh! je suivis longtemps, dans la nuit profonde, ce fantôme pâle qui courait pieds nus devant moi par les sentiers pierreux où je trébuchais sans cesse.
    Soudain une lumière brilla. Nous arrivions devant la porte d'une maison blanche, sorte de fortin aux murs droits et sans fenêtres extérieures. Je frappai, des chiens hurlèrent au-dedans. Une voix française demanda: "Qui est là?"
    Je répondis:
    - Est-ce ici que demeure M. Auballe?
    - Oui.
    On m'ouvrit, j'étais en face de M. Auballe lui-même, un grand garçon blond, en savates, pipe à la bouche, avec l'air d'un hercule bon enfant.
    Je me nommai; il tendit ses deux mains en disant: "Vous êtes chez vous, monsieur."
    Un quart d'heure plus tard je dînais avidement en face de mon hôte qui continuait à fumer.
    Je savais son histoire. Après avoir mangé beaucoup d'argent avec les femmes, il avait placé son reste en terres algériennes, et planté des vignes.
    Les vignes marchaient bien; il était heureux, et il avait en effet l'air calme d'un homme satisfait. Je ne pouvais comprendre comment ce Parisien, ce fêteur, avait pu s'accoutumer à cette vie monotone, dans cette solitude, et je l'interrogeai.
    - Depuis combien de temps êtes-vous ici?
    - Depuis neuf ans.
    - Et vous n'avez pas d'atroces tristesses?
    - Non, on se fait à ce pays, et puis on finit par l'aimer. Vous ne sauriez croire comme il prend les gens par un tas de petits instincts animaux que nous ignorons en nous. Nous nous y attachons d'abord par nos organes a qui il donne des satisfactions secrètes que nous ne raisonnons pas. L'air et le climat font la conquête de notre chair, malgré nous, et la lumière gaie dont il est inondé tient l'esprit clair et content, à peu de frais. Elle entre en nous à flots, sans cesse, par les yeux, et on dirait vraiment qu'elle lave tous les coins sombres de l'âme.
    - Mais les femmes?
    - Ah!... ça manque un peu!
    - Un peu seulement?
    - Mon Dieu, oui... un peu. Car on trouve toujours, même dans les tribus, des indigènes complaisants qui pensent aux nuits du Roumi.
    Il se tourna vers l'Arabe qui me servait, un grand garçon brun dont l'oeil noir luisait sous le turban, et il lui dit:
    - Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai quand j'aurai besoin de toi.
    Puis, à moi:
    - Il comprend le français et je vais vous conter une histoire où il joue un grand rôle.
    L'homme étant parti, il commença:
    - J'étais ici depuis quatre ans environ, encore peu, installé, à tous égards, dans ce pays dont je commençais à balbutier la langue, et obligé pour ne pas rompre tout à fait avec des passions, qui m'ont été fatales d'ailleurs, de faire à Alger un voyage de quelques jours, de temps en temps.
    J'avais acheté cette ferme, ce bordj, ancien poste fortifié, à ,quelques centaines de mètres du campement indigène dont j'emploie les hommes à mes cultures. Dans cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je choisis en arrivant, pour mon service particulier, un grand garçon, celui que vous venez de voir, Mohammed ben Lam'har, qui me fut bientôt extrêmement dévoué. Comme il ne voulait pas coucher dans une maison dont il n'avait point l'habitude, il dressa sa tente à quelques pas de la porte, afin que je pusse l'appeler de ma fenêtre.
    Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je suivais les défrichements et les plantations, je chassais un peu, j'allais dîner avec les officiers des postes voisins, ou bien ils venaient dîner chez moi.
    Quant aux... plaisirs - je vous les ai dits. Alger m'offrait les plus raffinés; et de temps en temps, un Arabe complaisant et compatissant m'arrêtait au milieu d'une promenade pour me proposer d'amener chez moi, à la nuit, une femme de tribu. J'acceptais quelquefois, mais, le plus souvent, je refusais, par crainte des ennuis que cela pouvait me créer.
    Et, un soir, en rentrant d'une tournée dans les terres, au commencement de l'été, ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans sa tente sans l'appeler. Cela m'arrivait à tout moment.
    Sur un de ces grands tapis rouges en haute laine du Djebel-Amour, épais et doux comme des matelas, une femme, une fille, presque nue, dormait, les bras croisés sur ses yeux. Son corps blanc, d'une blancheur luisante sous le jet de lumière de la toile soulevée, m'apparut comme un des plus parfaits échantillons de la race humaine que j'eusse vus. Les femmes sont belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie de traits et de lignes.
    Un peu confus, je laissai retomber le bord de la tente et je rentrai chez moi.
    J'aime les femmes! L'éclair de cette vision m'avait traversé et brûlé, ranimant en mes veines la vieille ardeur redoutable à qui je dois d'être ici. Il faisait chaud, c'était en juillet, et je passai presque toute la nuit à ma fenêtre, les yeux sur la tache sombre que faisait à terre la tente de Mohammed.
    Quand il entra dans ma chambre, le lendemain, je le regardai bien en face, et il baissa la tête comme un homme confus, coupable. Devinait-il ce que je savais?
    Je lui demandai brusquement:
    - Tu es donc marié, Mohammed?
    - Je le vis rougir et il balbutia:
    - Non, moussié!
    Je le forçais à parler français et à me donner des leçons d'arabe, ce qui produisait souvent une langue intermédiaire des plus incohérentes.
    Je repris:
    - Alors, pourquoi y a-t-il une femme chez toi?
    Il murmura:
    - Il est du Sud.
    - Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique pas comment elle se trouve sous ta tente.
    Sans répondre à ma question, il reprit:
    - Il est très joli.
    - Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois, quand tu recevras comme ça une très jolie femme du Sud, tu auras soin de la faire entrer dans mon gourbi et non dans le tien. Tu entends, Mohammed?
    Il répondit avec un grand sérieux:
    - Oui, moussié.
    J'avoue que pendant toute la journée, je demeurai sous l'émotion agressive du souvenir de cette fille arabe étendue sur un tapis rouge; et, en rentrant, à l'heure du dîner, j'eus une forte envie de traverser de nouveau la tente de Mohammed. Durant la soirée, il fit son service comme toujours, tournant autour de moi avec sa figure impassible, et je faillis plusieurs fois lui demander s'il allait garder longtemps sous son toit de poil de chameau cette demoiselle du Sud, qui était très jolie.
    Vers neuf heures, toujours hanté par ce goût de la femme, qui est tenace comme l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis pour prendre l'air et pour rôder un peu dans les environs du cône de toile brune à travers laquelle j'apercevais le point brillant d'une lumière.
    Puis je m'éloignai, pour n'être pas surpris par Mohammed dans les environs de son logis.
    En rentrant, une heure plus tard, je vis nettement son profil à lui, sous sa tente. Puis ayant tiré ma clef de ma poche, je pénétrai dans le bordj où couchaient, comme moi, mon intendant, deux laboureurs de France et une vieille cuisinière cueillie à Alger.
    Je montai mon escalier et je fus surpris en remarquant un filet de clarté sous ma porte. Je l'ouvris, et j'aperçus en face de moi, assise sur une chaise de paille à côté de la table où brûlait une bougie, une fille au visage d'idole, qui semblait m'attendre avec tranquillité, parée de tous les bibelots d'argent que les femmes du Sud portent aux jambes, aux bras, sur la gorge et jusque sur le ventre. Ses yeux agrandis par le khôl jetaient sur moi un large regard; et quatre petits signes bleus finement tatoués sur la chair étoilaient son front, ses joues et son menton. Ses bras, chargés d'anneaux, reposaient sur ses cuisses que recouvrait, tombant des épaules, une sorte de gebba de soie rouge dont elle était vêtue.
    En me voyant entrer, elle se leva et resta devant moi debout, couverte de ses bijoux sauvages, dans une attitude de fière soumission.
    - Que fais-tu ici? lui dis-je en arabe.
    - J'y suis parce qu'on m'a ordonné de venir.
    - Qui te l'a ordonné?
    - Mohammed.
    - C'est bon. Assieds-toi.
    Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai devant elle, l'examinant.
    La figure était étrange, régulière, fine et un peu bestiale, mais mystique comme celle d'un Bouddha. Les lèvres, fortes et colorées d'une sorte de floraison rouge qu'on retrouvait ailleurs sur son corps, indiquaient un léger mélange de sang noir, bien que les mains et les bras fussent d'une blancheur irréprochable.
    J'hésitais sur ce que je devais faire, troublé, tenté et confus. Pour gagner du temps et me donner le loisir de la réflexion, je lui pose d'autres questions, sur son origine, son arrivée dans ce pays et ses rapports avec Mohammed. Mais elle ne répondit qu'à celles qui m'intéressaient le moins et il me fut impossible de savoir pourquoi elle était venue, dans quelle intention, sur quel ordre, depuis quand, ni ce qui s'était passé entre elle et mon serviteur.
    Comme j'allais lui dire: "Retourne sous la tente de Mohammed", elle me devina peut-être, se dressa brusquement et levant ses deux bras découverts dont tous les bracelets sonores glissèrent ensemble vers ses épaules, elle croisa ses mains derrière mon cou en m'attirant avec un air de volonté suppliante et irrésistible.
    Ses yeux, allumés par le désir de séduire, par ce besoin de vaincre l'homme qui rend fascinant comme celui des félins le regard impur des femmes, m'appelaient, m'enchaînaient, m'ôtaient toute force de résistance, me soulevaient d'une ardeur impétueuse. Ce fut une lutte courte, sans paroles, violente, entre les prunelles seules, l'éternelle lutte entre les deux brutes humaines, le mâle et la femelle, où le mâle est toujours vaincu.
    Ses mains, derrière ma tête, m'attiraient d'une pression lente, grandissante, irrésistible comme une force mécanique, vers le sourire animal de ses lèvres rouges où je collai soudain les miennes en enlaçant ce corps presque nu et chargé d'anneaux d'argent qui tintèrent, de la gorge aux pieds, sous mon étreinte.
    Elle était nerveuse, souple et saine comme une bête, avec des airs, des mouvements, des grâces et une sorte d'odeur de gazelle, qui me firent trouver à ses baisers une rare saveur inconnue, étrangère à mes sens comme un goût de fruit des tropiques.
    Bientôt... je dis bientôt, ce fut peut-être aux approches du matin, je la voulus renvoyer, pensant qu'elle s'en irait ainsi qu'elle était venue, et ne me demandant pas encore ce que je ferais d'elle, ou ce qu'elle ferait de moi.
    Mais dès qu'elle eut compris mon intention, elle murmura:
    - Si tu me chasses, où veux-tu que j'aille maintenant? Il faudra que je dorme sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me coucher sur le tapis, au pied de ton lit.
    Que pouvais-je répondre? Que pouvais-je faire? Je pensai que Mohammed, sans doute, regardait à son tour la fenêtre éclairée de ma chambre; et des questions de toute nature, que je ne m'étais point posées dans le trouble des premiers instants, se formulèrent nettement.
    - Reste ici, dis-je, nous allons causer.
    Ma résolution fut prise en une seconde. Puisque cette fille avait été jetée ainsi dans mes bras, je la garderais, j'en ferais une sorte de maîtresse esclave, cachée dans le fond de ma maison, à la façon des femmes des harems. Le jour où elle ne me plairait plus, il serait toujours facile de m'en défaire d'une façon quelconque, car ces créatures-là, sur le sol africain, nous appartenaient presque corps et âme.
    Je lui dis:
    - Je veux bien être bon pour toi. Je te traiterai de façon à ce que tu ne sois pas malheureuse, mais je veux savoir ce que tu es, et d'où tu viens.
    Elle comprit qu'il fallait parler et me conta son histoire, ou plutôt une histoire, car elle dut mentir d'un bout à l'autre, comme mentent tous les Arabes, toujours, avec ou sans motifs.
    C'est là un des signes les plus surprenants et les plus incompréhensibles du caractère indigène: le mensonge. Ces hommes en qui l'islamisme s'est incarné jusqu'à faire partie d'eux, jusqu'à modeler leurs instincts, jusqu'à modifier la race entière et à la différencier des autres au moral autant que la couleur de la peau différencie le nègre du blanc, sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne peut se fier à leurs dires. Est-ce à leur religion qu'ils doivent cela? Je l'ignore. Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir combien le mensonge fait partie de leur être, de leur coeur, de leur âme, est devenu chez eux une sorte de seconde nature, une nécessité de la vie.
    Elle me raconta donc qu'elle était fille d'un caïd des Ouled-Sidi-Cheik et d'une femme enlevée par lui dans une razzia sur les Touaregs. Cette femme devait être une esclave noire, ou du moins provenir d'un premier croisement de sang arabe et de sang nègre. Les négresses, on le sait, sont fort prisées dans les harems où elles jouent le rôle d'aphrodisiaques.
    Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait hors cette couleur empourprée des lèvres et les fraises sombres de ses seins allongés, pointus et souples comme si des ressorts les eussent dressés. A cela, un regard attentif ne se pouvait tromper. Mais tout le reste appartenait à la belle race du Sud, blanche, svelte, dont la figure fine est faite de lignes droites et simples comme une tête d'image indienne. Les yeux très écartés augmentaient encore l'air un peu divin de cette rôdeuse du désert.
    De son existence véritable, je ne sus rien de précis. Elle me la conta par détails incohérents qui semblaient surgir au hasard dans une mémoire en désordre; et elle y mêlait des observations délicieusement puériles toute une vision du monde nomade née dans une cervelle d'écureuil qui a sauté de tente en tente, de campement en campement, de tribu en tribu.
    Et cela était débité avec l'air sévère que garde toujours ce peuple drapé, avec des mines d'idole qui potine et une gravité un peu comique.
    Quand elle eut fini, je m'aperçus que je n'avais rien retenu de cette longue histoire pleine d'événements insignifiants, emmagasinés en sa légère cervelle, et je me demandai si elle ne m'avait pas berné très simplement par ce bavardage vide et sérieux qui ne m'apprenait rien sur elle ou sur aucun fait de sa vie.
    Et je pensais à ce peuple vaincu au milieu duquel nous campons ou plutôt qui campe au milieu de nous, dont nous commençons à parler la langue, que nous voyons vivre chaque jour sous la toile transparente de ses tentes, à qui nous imposons nos lois, nos règlements et nos coutumes, et dont nous ignorons tout, mais tout, entendez-vous, comme si nous n'étions pas là, uniquement occupés à le regarder depuis bientôt soixante ans. Nous ne savons pas davantage ce qui se passe sous cette hutte de branches et sous ce petit cône d'étoffe cloué sur la terre avec des pieux, à vingt mètres de nos portes, que nous ne savons encore ce que font, ce que pensent, ce que sont les Arabes dits civilisés des maisons mauresques d'Alger. Derrière le mur peint à la chaux de leur demeure des villes, derrière la cloison de branches de leur gourbi, ou derrière ce mince rideau brun de poil de chameau que secoue le vent, ils vivent près de nous, inconnus, mystérieux, menteurs, sournois, soumis, souriants, impénétrables. Si je vous disais qu'en regardant de loin, avec ma jumelle, le campement voisin, je devine qu'ils ont des superstitions, des cérémonies, mille usages encore ignorés de nous, pas même soupçonnés! Jamais peut-être un peuple conquis par la force n'a su échapper aussi complètement à la domination réelle, à l'influence morale, et, à l'investigation acharnée, mais inutile du vainqueur.
    Or, cette infranchissable et secrète barrière que la nature incompréhensible a verrouillée entre les races, je la sentais soudain, comme je ne l'avais jamais sentie, dressée entre cette fille arabe et moi, entre cette femme qui venait de se donner, de se livrer, d'offrir son corps à ma caresse et moi qui l'avais possédée.
    Je lui demandai, y songeant pour la première fois:
    - Comment t'appelles-tu?
    Elle était demeurée quelques instants sans parler et je la vis tressaillir comme si elle venait d'oublier que j'étais là, tout contre elle. Alors, dans ses yeux levés sur moi, je devinai que cette minute avait suffi pour que le sommeil tombât sur elle, un sommeil irrésistible et brusque, presque foudroyant, comme tout ce qui s'empare des sens mobiles des femmes.
    Elle répondit nonchalamment avec un bâillement arrêté dans la bouche:
    - Allouma.
    Je repris:
    - Tu as envie de dormir?
    - Oui, dit-elle.
    - Eh bien! dors.
    Elle s'allongea tranquillement à mon côté, étendue sur le ventre, le front posé sur ses bras croisés, et je sentis presque tout de suite que sa fuyante pensée de sauvage s'était éteinte dans le repos.
    Moi, je me mis à rêver, couché près d'elle, cherchant à comprendre. Pourquoi Mohammed me l'avait-il donnée? Avait-il agi en serviteur magnanime qui se sacrifie pour son maître jusqu'à lui céder la femme attirée en sa tente pour lui-même, ou bien avait-il obéi à une pensée plus complexe, plus pratique, moins généreuse en jetant dans mon lit cette fille qui m'avait plu? L'Arabe, quand il s'agit de femmes, a toutes les rigueurs pudibondes et toutes les complaisances inavouables; et on ne comprend guère plus sa morale rigoureuse et facile que tout le reste de ses sentiments. Peut-être avais-je devancé, en pénétrant par hasard sous sa tente, les intentions bienveillantes de ce prévoyant domestique qui m'avait destiné cette femme, son amie, sa complice, sa maîtresse aussi peut-être.
    Toutes ces suppositions m'assaillirent et me fatiguèrent si bien que tout doucement je glissai à mon tour dans un sommeil profond.
    Je fus réveillé par le grincement de ma porte; Mohammed entrait comme tous les matins pour m'éveiller. Il ouvrit la fenêtre par où un flot de jour s'engouffrant éclaira sur le lit le corps d'Allouma toujours endormie, puis il ramassa sur le tapis mon pantalon, mon gilet et ma jaquette afin de les brosser. Il ne jeta pas un regard sur la femme couchée à mon côté, ne parut pas savoir ou remarquer qu'elle était là, et il avait sa gravité ordinaire, la même allure, le même visage. Mais la lumière, le mouvement, le léger bruit des pieds nus de l'homme, la sensation de l'air pur sur la peau et dans les poumons tirèrent Allouma de son engourdissement. Elle allongea les bras, se retourna, ouvrit les yeux, me regarda, regarda Mohammed avec la même indifférence et s'assit. Puis elle murmura:
    - J'ai faim, aujourd'hui.
    - Que veux-tu manger? demandai-je.
    - Kahoua.
    - Du café et du pain avec du beurre?
    - Oui.
    Mohammed, debout près de notre couche, mes vêtements sur les bras, attendait les ordres.
    - Apporte à déjeuner pour Allouma et pour moi, lui dis-je.
    Et il sortit sans que sa figure révélât le moindre étonnement ou le moindre ennui.
    Quand il fut parti, je demandai à la jeune Arabe:
    - Veux-tu habiter dans ma maison?
    - Oui, je le veux bien.
    - Je te donnerai un appartement pour toi seule et une femme pour te servir.
    - Tu es généreux, et je te suis reconnaissante.
    - Mais si ta conduite n'est pas bonne, je te chasserai d'ici.
    - Je ferai ce que tu exigeras de moi.
    Elle prit ma main et la baisa, en signe de soumission.
    Mohammed rentrait, portant un plateau avec le déjeuner. Je lui dis:
    - Allouma va demeurer dans la maison. Tu étaleras des tapis dans la chambre, au bout du couloir, et tu feras venir ici pour la servir la femme d'Abd el-Kader el-Hadara.
    - Oui, moussié.
    Ce fut tout.
    Une heure plus tard, ma belle Arabe était installée dans une grande chambre claire; et comme je venais m'assurer que tout allait bien, elle me demanda, d'un ton suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire à glace. Je promis, puis je la laissai accroupie sur un tapis du Djebel-Amour, une cigarette à la bouche, et bavardant avec la vieille Arabe que j'avais envoyé chercher, comme si elles se connaissaient depuis des années.

                                    II

    Pendant un mois, je fus très heureux avec elle et je m'attachai d'une façon bizarre à cette créature d'une autre race, qui me semblait presque d'une autre espèce, née sur une planète voisine.
    Je ne l'aimais pas - non - on n'aime point les filles de ce continent primitif. Entre elles et nous, même entre elles et leurs mâles naturels, les Arabes, jamais n'éclôt la petite fleur bleue des pays du Nord. Elles sont trop près de l'animalité humaine, elles ont un coeur trop rudimentaire, une sensibilité trop peu affinée, pour éveiller dans nos âmes l'exaltation sentimentale qui est la poésie de l'amour. Rien d'intellectuel, aucune ivresse de la pensée ne se mêle à l'ivresse sensuelle que provoquent en nous ces êtres charmants et nuls.
    Elles nous tiennent pourtant, elles nous prennent, comme les autres, mais d'une façon différente, moins tenace, moins cruelle, moins douloureuse.
    Ce que j'éprouvai pour celle-ci, je ne saurais encore l'expliquer d'une façon précise. Je vous disais tout à l'heure que ce pays, cette Afrique nue, sans arts, vide de toutes les joies intelligentes, fait peu à peu la conquête de notre chair par un charme inconnaissable et sûr, par la caresse de l'air, par la douceur constante des aurores et des soirs, par sa lumière délicieuse, par le bien-être discret dont elle baigne tous nos organes! Eh bien! Allouma me prit de la même façon, par mille attraits cachés, captivants et physiques, par la séduction pénétrante non point de ses embrassements, car elle était d'une nonchalance tout orientale, mais de ses doux abandons.
    Je la laissais absolument libre d'aller et de venir à sa guise et elle passait au moins un après-midi sur deux dans le campement voisin, au milieu des femmes de mes agriculteurs indigènes. Souvent aussi, elle demeurait durant une journée presque entière, à se mirer dans l'armoire à glace en acajou que j'avais fait venir de Miliana. Elle s'admirait en toute conscience, debout, devant la grande porte de verre où elle suivait ses mouvements avec une attention profonde et grave. Elle marchait la tête un peu penchée en arrière, pour juger ses hanches et ses reins, tournait, s'éloignait, se rapprochait, puis, fatiguée enfin de se mouvoir, elle s'asseyait sur un coussin et demeurait en face d'elle-même, les yeux dans ses yeux, le visage sévère, l'âme noyée dans cette contemplation.
    Bientôt, je m'aperçus qu'elle sortait presque chaque jour après le déjeuner, et qu'elle disparaissait complètement jusqu'au soir.
    Un peu inquiet, je demandai à Mohammed s'il savait ce qu'elle pouvait faire pendant ces longues heures d'absence. Il répondit avec tranquillité:
    - Ne te tourmente pas, c'est bientôt le Ramadan. Elle doit aller à ses dévotions.
    Lui aussi semblait ravi de la présence d'Allouma dans la maison; mais pas une fois je ne surpris entre eux le moindre signe un peu suspect, pas une fois ils n'eurent l'air de se cacher de moi, de s'entendre, de me dissimuler quelque chose.
    J'acceptai donc la situation telle quelle sans la comprendre, laissant agir le temps, le hasard et la vie.
    Souvent, après l'inspection de mes terres, de mes vignes, de mes défrichements, je faisais à pied de grandes promenades. Vous connaissez les superbes forêts de cette partie de l'Algérie, ces ravins presque impénétrables où les sapins abattus barrent les torrents, et ces petits vallons de lauriers-roses qui, du haut des montagnes, semblent des tapis d'Orient étendus le long des cours d'eau. Vous savez qu'à tout moment, dans ces bois et sur ces côtes, où on croirait que personne jamais n'a pénétré, on rencontre tout à coup le dôme de neige d'une koubba renfermant les os d'un humble marabout, d'un marabout isolé, à peine visité de temps en temps par quelques fidèles obstinés, venus du douar voisin avec une bougie dans leur poche pour l'allumer sur le tombeau du: saint.
    Or, un soir, comme je rentrais, je passai auprès d'une de ces chapelles mahométanes, et ayant jeté un regard par la porte toujours ouverte, je vis qu'une femme priait devant la relique. C'était un tableau charmant, cette Arabe assise par terre, dans cette chambre délabrée, où le vent entrait à son gré et amassait dans les coins en tas jaunes, les fines aiguilles sèches tombées des pins. Je m'approchai pour mieux regarder, et je reconnus Allouma. Elle ne me vit pas, ne m'entendit point, absorbée tout entière par le souci du saint; et elle parlait, à mi-voix, elle lui parlait, se croyant bien seule avec lui, racontant au serviteur de Dieu toutes ses préoccupations. Parfois elle se taisait un peu pour méditer, pour chercher ce qu'elle avait encore à dire, pour ne rien oublier de sa provision de confidences; et parfois aussi elle s'animait comme s'il lui eût répondu, comme s'il lui eût conseillé une chose qu'elle ne voulait point faire et qu'elle combattait avec des raisonnements.
    Je m'éloignai, sans bruit, ainsi que j'étais venu, et je rentrai pour dîner.
    Le soir, je la fis venir et je la vis entrer avec un air soucieux qu'elle n'avait point d'ordinaire.
    - Assieds-toi là, lui dis-je en lui montrant sa place sur le divan, à mon côté.
    Elle s'assit, et comme je me penchais vers elle pour l'embrasser elle éloigna sa tête avec vivacité.
    Je fus stupéfait et je demandai:
    - Eh bien, qu'y a-t-il?
    - C'est Ramadan, dit-elle.
    Je me mis à rire.
    - Et le Marabout t'a défendu de te laisser embrasser pendant le Ramadan?
    - Oh oui, je suis une Arabe et tu es un Roumi!
    - Ce serait un gros péché?
    - Oh oui!
    - Alors tu n'as rien mangé de la journée, jusqu'au coucher du soleil?
    - Non, rien.
    - Mais au soleil couché tu as mangé?
    - Oui.
    - Eh bien, puisqu'il fait nuit tout à fait, tu ne peux pas être plus sévère pour le reste que pour la bouche.
    Elle semblait crispée, froissée, blessée, et elle reprit avec une hauteur que je ne lui connaissais pas:
    - Si une fille arabe se laissait toucher par un Roumi pendant le Ramadan, elle serait maudite pour toujours.
    - Et cela va durer tout le mois?
    Elle répondit avec conviction:
    - Oui, tout le mois de Ramadan.
    Je pris un air irrité et je lui dis:
    - Eh bien, tu peux aller le passer dans ta famille, le Ramadan.
    Elle saisit mes mains et les portant sur son coeur:
    - Oh! Je te prie, ne sois pas méchant, tu verras comme je serai gentille. Nous ferons Ramadan ensemble, veux-tu? Je te soignerai, je te gâterai, mais ne sois pas méchant.
    Je ne pus m'empêcher de sourire tant elle était drôle et désolée, et je l'envoyai coucher chez elle.
    Une heure plus tard, comme j'allais me mettre au lit, deux petits coups furent frappés à ma porte, si légers que je les entendis à peine.
    Je criai: "Entrez" et je vis apparaître Allouma portant devant elle un grand plateau chargé de friandises arabes, de croquettes sucrées, frites et sautées, de toute une pâtisserie bizarre de nomade.
    Elle riait, montrant ses belles dents, et elle répéta:
    - Nous allons faire Ramadan ensemble.
    Vous savez que le jeûne, commencé à l'aurore et terminé au crépuscule, au moment où l'oeil ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir, est suivi chaque soir de petites fêtes intimes où on mange jusqu'au matin. Il en résulte que, pour les indigènes peu scrupuleux, le Ramadan consiste à faire du jour la nuit, et de la nuit le jour. Mais Allouma poussait plus loin la délicatesse de conscience. Elle installa son plateau entre nous deux, sur le divan, et prenant avec ses longs doigts minces une petite boulette poudrée, elle me la mit dans la bouche en murmurant:
    - C'est bon, mange.
    Je croquai le léger gâteau, qui était excellent en effet, et je lui demandai:
    - C'est toi qui as fait ça?
    - Oui, c'est moi.
    - Pour moi?
    - Oui, pour toi.
    - Pour me faire supporter le Ramadan?
    - Oui, ne sois pas méchant! Je t'en apporterai tous les jours.
    Oh! le terrible mois que je passai là! un mois sucré, douceâtre, enrageant, un mois de gâteries et de tentations, de colères et d'efforts vains contre une invincible résistance.
    Puis, quand arrivèrent les trois jours du Béïram, je les célébrai à ma façon et le Ramadan fut oublié.
    L'été s'écoula, il fut très chaud. Vers les premiers jours de l'automne, Allouma me parut préoccupée, distraite, désintéressée de tout.
    Or, un soir, comme je la faisais appeler, on ne la trouva point dans sa chambre. Je pensai qu'elle rôdait dans la maison et j'ordonnai qu'on la cherchât. Elle n'était pas rentrée; j'ouvris la fenêtre et je criai:
    - Mohammed.
    La voix de l'homme couché sous sa tente répondit:
    - Oui, moussié.
    - Sais-tu où est Allouma?
    - Non, moussié - pas possible - Allouma perdu?
    Quelques secondes après, mon Arabe entrait chez moi, tellement ému qu'il ne maîtrisait point son trouble. Il demanda:
    - Allouma perdu?
    - Mais oui, Allouma perdu.
    - Pas possible?
    - Cherche, lui dis-je.
    Il restait debout, songeant, cherchant, ne comprenant pas. Puis, il entra dans la chambre vide où les vêtements d'Allouma traînaient, dans un désordre oriental. Il regarda tout comme un policier, ou plutôt il flaira comme un chien, puis, incapable d'un long effort, il murmura avec résignation:
    - Parti, il est parti
    Moi je craignais un accident, une chute, une entorse au fond d'un ravin, et je fis mettre sur pied tous les hommes du campement avec ordre de la chercher jusqu'à ce qu'on l'eût retrouvée.
    On la chercha toute la nuit, on la chercha le lendemain, on la chercha toute la semaine. Aucune trace ne fut découverte pouvant mettre sur la piste. Moi je souffrais; elle me manquait; ma maison semblait vide et mon existence déserte. Puis des idées inquiétantes me passaient par l'esprit. Je craignais qu'on l'eût enlevée, ou assassinée peut-être. Mais comme j'essayais toujours d'interroger Mohammed et de lui communiquer mes appréhensions, il répondait sans varier:
    - Non, parti.
    Puis il ajoutait le mot arabe "r'ézale" qui veut dire "gazelle", comme pour exprimer qu'elle courait vite et qu'elle était loin.
    Trois semaines se passèrent et je n'espérais plus revoir jamais ma maîtresse arabe, quand un matin, Mohammed, les traits éclairés par la joie, entra chez moi et me dit:
    - Moussié, Allouma il est revenu.
    Je sautai du lit et je demandai:
    - Où est-elle?
    - N'ose pas venir! Là-bas, sous l'arbre! Et de son bras tendu, il me montrait par la fenêtre une tache blanchâtre au pied d'un olivier.
    Je me levai et je sortis. Comme j'approchais de ce paquet de linge qui semblait jeté contre le tronc tordu, je reconnus les grands yeux sombres, les étoiles tatouées, la figure longue et régulière de la fille sauvage qui m'avait séduit. A mesure que j'avançais une colère me soulevait, une envie de frapper, de la faire souffrir, de me venger.
    Je criai de loin:
    - D'où viens-tu?
    - Elle ne répondit pas et demeurait immobile, inerte, comme si elle ne vivait plus qu'à peine, résignée à mes violences, prête aux coups.
    J'étais maintenant debout tout près d'elle, contemplant avec stupeur les haillons qui la couvraient, ces loques de soie et de laine, grises de poussière, déchiquetées, sordides.
    Je répétai, la main levée comme sur un chien:
    - D'où viens-tu?
    Elle murmura:
    - De là-bas!
    - D'où?
    - De la tribu!
    - De quelle tribu?
    - De la mienne.
    - Pourquoi es-tu partie?
    Voyant que je ne la battais point, elle s'enhardit un peu, et, à voix basse:
    - Il fallait... il fallait... je ne pouvais plus vivre dans la maison.
    Je vis des larmes dans ses yeux, et tout de suite, je fui attendri comme une bête. Je me penchai vers elle, et j'aperçus, en me retournant pour m'asseoir, Mohammed qui nous épiait, de loin.
    Je repris très doucement:
    - Voyons, dis-moi pourquoi tu es partie?
    Alors elle me conta que depuis longtemps déjà elle éprouvait en son coeur de nomade, l'irrésistible envie de retourner sous les tentes, de coucher, de courir, de se rouler sur le sable, d'errer avec les troupeaux, de plaine en plaine, de ne plus sentir sur sa tête, entre les étoiles jaunes du ciel et les étoiles bleues de sa face, autre chose que le mince rideau de toile usée et recousue à travers lequel on aperçoit des grains de feu quand on se réveille dans la nuit.
    Elle me fit comprendre cela en termes naïfs et puissants, si justes, que je sentis bien qu'elle ne mentait pas, que j'eus pitié d'elle, et que je lui demandai:
    - Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu désirais t'en aller pendant quelque temps?
    - Parce que tu n'aurais pas voulu...
    - Tu m'aurais promis de revenir et j'aurais consenti.
    - Tu n'aurais pas cru.
    Voyant que je n'étais pas fâché, elle riait, et elle ajouta:
    - Tu vois, c'est fini, je suis retournée chez moi et me voici. Il me fallait seulement quelques jours de là-bas. J'ai assez maintenant, c'est fini, c'est passé, c'est guéri. Je suis revenue, je n'ai plus mal. Je suis très contente. Tu n'es pas méchant.
    - Viens à la maison, lui dis-je.
    Elle se leva. Je pris sa main, sa main fine aux doigts minces; et triomphante en ses loques, sous la sonnerie de ses anneaux, de ses bracelets, de ses colliers et de ses plaques, elle marcha gravement vers ma demeure, où nous attendait Mohammed.
    Avant d'entrer, je repris:
    - Allouma, toutes les fois que tu voudras retourner chez toi, tu me préviendras et je te le permettrai.
    Elle demanda, méfiante.
    - Tu promets?
    - Oui, je promets.
    - Moi aussi, je promets. Quand j'aurai mal - et elle posa ses deux mains sur son front avec un geste magnifique - je te dirai: "Il faut que j'aille là-bas" et tu me laisseras partir.
    Je l'accompagnai dans sa chambre, suivi de Mohammed qui portait de l'eau, car on n'avait pu prévenir encore la femme d'Abd el-Kader el-Hadara du retour de sa maîtresse.
    Elle entra, aperçut l'armoire à glace et, la figure illuminée, courut vers elle comme on s'élance vers une mère retrouvée. Elle se regarda quelques secondes, fit la moue, puis d'une voix un peu fâchée, dit au miroir:
    - Attends, j'ai des vêtements de soie dans l'armoire. Je serai belle tout à l'heure.
    Et je la laissai seule, faire la coquette devant elle-même.
    Notre vie recommença comme auparavant et, de plus en plus, je subissais l'attrait bizarre, tout physique, de cette fille pour qui j'éprouvais en même temps une sorte de dédain paternel.
    Pendant six mois tout alla bien, puis je sentis qu'elle redevenait nerveuse, agitée, un peu triste. Je lui dis un jour:
    - Est-ce que tu veux retourner chez toi?
    - Oui, je veux.
    - Tu n'osais pas me le dire?
    - Je n'osais pas.
    - Va, je permets.
    Elle saisit mes mains et les baisa comme elle faisait en tous ses élans de reconnaissance, et, le lendemain, elle avait disparu.
    Elle revint, comme la première fois, au bout de trois semaines environ, toujours déguenillée, noire de poussière et de soleil, rassasiée de vie nomade, de sable et de liberté. En deux ans elle retourna ainsi quatre fois chez elle.
    Je la reprenais gaiement, sans jalousie, car pour moi la jalousie ne peut naître que de l'amour, tel que nous le comprenons chez nous. Certes, j'aurais fort bien pu la tuer si je l'avais surprise me trompant, mais je l'aurais tuée un peu comme on assomme, par pure violence, un chien qui désobéit. Je n'aurais pas senti ces tourments, ce feu rongeur, ce mal horrible, la jalousie du Nord. Je viens de dire que j'aurais pu la tuer comme on assomme un chien qui désobéit! Je l'aimais en effet, un peu comme on aime un animal très rare, chien ou cheval, impossible à remplacer. C'était une bête admirable, une bête sensuelle, une bête à plaisir, qui avait un corps de femme.
    Je ne saurais vous exprimer quelles distances incommensurables séparaient nos âmes, bien que nos coeurs, peut-être, se fussent frôlés, échauffés l'un l'autre, par moments. Elle était quelque chose de ma maison, de ma vie, une habitude fort agréable à laquelle je tenais et qu'aimait en moi l'homme charnel, celui qui n'a que des yeux et des sens.
    Or, un matin, Mohammed entra chez moi avec une figure singulière, ce regard inquiet des Arabes qui ressemble au regard fuyant d'un chat en face d'un chien.
    Je lui dis, en apercevant cette figure:
    - Hein? qu'y a-t-il?
    - Allouma il est parti.
    Je me mis à rire.
    - Parti, où ça?
    - Parti tout à fait, moussié!
    - Comment, parti tout à fait?
    - Oui, moussié.
    - Tu es fou, mon garçon?
    - Non, moussié.
    - Pourquoi ça parti? Comment? Voyons? Explique-toi!
    Il demeurait immobile, ne voulant pas parier; puis, soudain, il eut une de ces explosions de colère arabe qui nous arrêtent dans les rues des villes devant deux énergumènes, dont le silence et la gravité orientale font place brusquement aux plus extrêmes gesticulations et aux vociférations les plus féroces.
    Et je compris au milieu de ces cris qu'Allouma s'était enfuie avec mon berger.
    Je dus calmer Mohammed et tirer de lui, un à un, des détails.
    Ce fut long, j'appris enfin que depuis huit jours il épiait ma maîtresse qui avait des rendez-vous, derrière les bois de cactus voisins ou dans le ravin de lauriers-roses, avec une sorte de vagabond, engagé comme berger par mon intendant, à la fin du mois précédent.
    La nuit dernière, Mohammed l'avait vue sortir sans la voir rentrer; et il répétait, d'un air exaspéré:
    - Parti, moussié, il est parti
    Je ne sais pourquoi, mais sa conviction, la conviction de cette fuite avec le rôdeur, était entrée en moi, en une seconde, absolue, irrésistible. Cela était absurde, invraisemblable et certain en vertu de l'irraisonnable qui est la seule logique des femmes.
    Le coeur serré, une colère dans le sang, je cherchais à me rappeler les traits de cet homme, et je me souvins tout à coup que je l'avais vu, l'autre semaine, debout sur une butte de terre, au milieu de son troupeau et me regardant. C'était une sorte de grand Bédouin dont la couleur des membres nus se confondait avec celle des haillons, un type de brute barbare aux pommettes saillantes, au nez crochu, au menton fuyant, aux jambes sèches, une haute carcasse en guenilles avec des yeux faux de chacal.
    Je ne doutais point - oui - elle avait fui avec ce gueux. Pourquoi? Parce qu'elle était Allouma, une fille du sable. Une autre, à Paris, fille du trottoir, aurait fui avec mon cocher ou avec un rôdeur de barrière.
    - C'est bon, dis-je à Mohammed. Si elle est partie, tant pis pour elle. J'ai des lettres à écrire. Laisse-moi seul.
    Il s'en alla, surpris de mon calme. Moi, je me levai, j'ouvris ma fenêtre et je me mis à respirer par grands souffles qui m'entraient au fond de la poitrine, l'air étouffant venu du Sud, car le siroco soufflait.
    Puis je pensai: "Mon Dieu, c'est une... une femme, comme bien d'autres. Sait-on... sait-on ce qui les fait agir, ce qui les fait aimer, suivre ou lâcher un homme?"
    Oui, on sait quelquefois, souvent, on ne sait pas. Par moments, on doute.
    Pourquoi a-t-elle disparu avec cette brute répugnante? Pourquoi? Peut-être parce que depuis un mois le vent vient du Sud presque régulièrement.
    Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, le plus souvent, même les plus fines et les plus compliquées, pourquoi elles agissent? Pas plus qu'une girouette qui tourne au vent. Une brise insensible fait pivoter la flèche de fer, de cuivre, de tôle ou de bois, de même qu'une influence imperceptible, une impression insaisissable remue, et pousse aux résolutions le coeur changeant des femmes, qu'elles soient des villes, des champs, des faubourgs ou du désert.
    Elles peuvent sentir, ensuite, si elles raisonnent et comprennent, pourquoi elles ont fait ceci plutôt que cela; mais sur le moment elles l'ignorent, car elles sont les jouets de leur sensibilité à surprises, les esclaves étourdies des événements, des milieux, des émotions, des rencontres et de tous les effleurements dont tressaillent leur âme et leur chair!
    M. Auballe s'était levé. Il fit quelques pas, me regarda, et dit en souriant:
    - Voilà un amour dans le désert!
    Je demandai:
    - Si elle revenait?
    Il murmura:
    - Sale. fille!... Cela me ferait plaisir tout de même.
    - Et vous pardonneriez le berger?
    - Mon Dieu, oui. Avec les femmes il faut toujours pardonner... ou ignorer.

10-15 février 1889

 

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L'ABANDONNÉ de Guy de Maupassant

29 12 2009

 

GUY DE MAUPASSANT

(1850 - 1893)


L'ABANDONNÉ


    - Vraiment, je te crois folle, ma chère amie, d'aller te promener dans la campagne par un pareil temps. Tu as, depuis deux mois, de singulières idées. Tu m'amènes, bon gré, mal gré, au bord de la mer, alors que jamais, depuis quarante-cinq ans que nous sommes mariés, tu n'avais eu pareille fantaisie. Tu choisis d'autorité Fécamp, une triste ville, et te voilà prise d'une telle rage de locomotion, toi qui ne remuais jamais, que tu veux te promener à travers champs par le jour le plus chaud de L'année. Dis à d'Apreval de t'accompagner, puisqu'il se prête à tous tes caprices. Quant à moi, je rentre faire la sieste.

    Mme de Cadour se tourna vers son ancien ami:

    - Venez-vous avec moi, d'Apreval?

    Il s'inclina, en souriant, avec une galanterie du temps passé:

    - Où vous irez, j'irai, dit-il.

    - Eh bien, allez attraper une insolation - déclara M. de Cadour. Et il rentra dans l'Hôtel des Bains pour s'étendre une heure ou deux sur son lit.

    Des qu'ils furent seuls, la vieille femme et son vieux compagnon se mirent en route. Elle dit, très bas, en lui serrant la main:

    - Enfin! - enfin!

    Il murmura:

    - Vous êtes folle. Je vous assure que vous êtes folle. Songez à ce que vous risquez. Si cet homme...

    Elle eut un sursaut:

    - Oh! Henri, ne dites pas "Cet homme" en parlant de lui.

    Il reprit d'un ton brusque:

    - Eh bien! si notre fils se doute de quelque chose, s'il nous soupçonne, il vous tient, il nous tient. Vous vous êtes bien passée de le voir depuis quarante ans. Qu'avez-vous aujourd'hui?

    Ils avaient suivi la longue rue qui va de la mer à la ville. Ils tournèrent à droite pour monter la côte d'Etretat. La route blanche se déroulait sous une pluie brûlante de soleil.

    Ils allaient lentement sous l'ardente chaleur, à petits pas. Elle avait passé son bras sous celui de son ami, et elle regardait droit devant elle d'un regard fixe, hanté!

    Elle prononça:

    - Ainsi, vous ne l'avez jamais revu non plus?

    - Non, jamais!

    - Est-ce possible?

    - Ma chère amie, ne recommençons point cette éternelle discussion. J'ai une femme et des enfants, comme vous avez un mari, nous avons donc l'un et l'autre tout à craindre de L'opinion.

    Elle ne répondit point. Elle songeait à sa jeunesse lointaine, aux choses passées, si tristes.

    On l'avait mariée, comme on marie les jeunes filles. Elle ne connaissait guère son fiancé, un diplomate, et elle vécut avec lui, plus tard, de la vie de toutes les femmes du monde.

    Mais voila qu'un jeune homme, M. d'Apreval, marié comme elle, l'aima d'une passion profonde; et pendant une longue absence de M. de Cadour, parti aux Indes en mission politique, elle succomba.

    Aurait-elle pu résister? se refuser? Aurait-elle eu la force, le courage de ne pas céder, car elle l'aimait aussi? Non, vraiment, non! C'eût été trop dur! elle aurait trop souffert! Comme la vie est méchante et rusée! Peut-on éviter certaines atteintes du sort, peut-on fuir la destinée fatale? Quand on est femme, seule, abandonnée, sans tendresse, sans enfants, peut-on fuir toujours une passion qui se lève sur vous, comme on fuirait la lumière du soleil, pour vivre, jusqu'à sa mort, dans la nuit?

    Comme elle se rappelait tous les détails maintenant, ses baisers, ses sourires, son arrêt sur la porte pour la regarder en entrant chez elle. Quels jours heureux, ses seuls beaux jours, si vite finis!

    Puis elle s'aperçut qu'elle était enceinte! quelles angoisses!

    Oh! ce voyage, dans le Midi, ce long voyage, ces souffrances, ces terreurs incessantes, cette vie cachée dans ce petit chalet solitaire, sur le bord de la Méditerranée, au fond d'un jardin dont elle n'osait pas sortir!

    Comme elle se les rappelait, les longs jours qu'elle passait étendue sous un oranger, les yeux levés vers les fruits rouges, tout ronds, dans le feuillage vert! Comme elle aurait voulu sortir, aller jusqu'à la mer, dont le souffle frais lui venait par-dessus le mur, dont elle entendait les courtes vagues sur la plage, dont elle rêvait la grande surface bleue luisante de soleil, avec des voiles blanches et une montagne à L'horizon i Mais elle n'osait point franchir la porte. Si on l'avait reconnue, déformée ainsi, montrant sa honte dans sa lourde ceinture!

    Et les jours d'attente, les derniers jours torturants! les alertes! les souffrances menaçantes! puis l'effroyable nuit! Que de misères elle avait endurées.

    Quelle nuit, celle-là! Comme elle avait gémi, crié! Elle voyait encore la face pâle de son amant, qui lui baisait la main à chaque minute, la figure glabre du médecin, le bonnet blanc de la garde.

    Et quelle secousse elle avait sentie en son cœur en entendant ce frêle gémissement d'enfant, ce miaulement, ce premier effort d'une voix d'homme!

    Et le lendemain! le lendemain! le seul jour de sa vie où elle eût vu et embrassé son fils, car jamais, depuis, elle ne L'avait seulement aperçu!

    Et, depuis lors, quelle longue existence vide où flottait toujours, toujours, la pensée de cet enfant! Elle ne L'avait pas revu, pas une seule fois, ce petit être sorti d'elle, son fils! On l'avait pris, emporté, caché. Elle savait seulement qu'il avait été élevé par des paysans normands, qu'il était devenu lui-même un paysan, et qu'il était marié, bien marié et bien doté par son père, dont il ignorait le nom.

    Que de fois, depuis quarante ans, elle avait voulu partir pour le voir, pour l'embrasser! Elle ne se figurait pas qu'il eût grandi! Elle songeait toujours à cette larve humaine qu'elle avait tenue un jour dans ses bras et serrée contre son flanc meurtri.

    Que de fois elle avait dit à son amant: "Je n'y tiens plus, je veux le voir, je vais partir."

    Toujours il l'avait retenue, arrêtée. Elle ne saurait pas se contenir, se maîtriser; L'autre devinerait, L'exploiterait. Elle serait perdue.

    - Comment est-il? disait-elle.

    - Je ne sais pas. Je ne l'ai point revu non plus.

    - Est-ce possible? avoir un fils et ne le point connaître. Avoir peur de lui, l'avoir rejeté comme une honte. - C'était horrible.

   

    Ils allaient sur la longue route, accablés par la flamme du soleil, montant toujours l'interminable côte.

    Elle reprit:

    - Ne dirait-on pas un châtiment? Je n'ai jamais eu d'autre enfant. Non, je ne pouvais plus résister à ce désir de le voir, qui me hante depuis quarante ans. vous ne comprenez pas cela, vous, les hommes. Songez que je suis tout près de la mort. Et je ne l'aurai pas revu!... pas revu, est-ce possible? Comment ai-je pu attendre si longtemps? J'ai pensé à lui toute ma vie. Quelle affreuse existence cela m'a fait. Je ne me suis pas réveillée une fois, pas une fois, entendez-vous, sans que ma première pensée n'ait été pour lui, pour mon enfant. Comment est-il? Oh! comme je me sens coupable vis-à-vis de lui! Doit-on craindre le monde en ce cas-là? J'aurais dû tout quitter et le suivre, l'élever, l'aimer. J'aurais été plus heureuse, certes. Je n'ai pas osé. J'ai été lâche. Comme j'ai souffert! Oh! ces pauvres êtres abandonnés, comme ils doivent haïr leurs mères!

    Elle s'arrêta brusquement, étranglée par les sanglots. Tout le vallon était désert et muet sous la lumière accablante du jour. Seules, les sauterelles jetaient leur cri sec et continu dans l'herbe jaune et rare des deux côtés de la route.

    -Asseyez-vous un peu, dit-il.

    Elle se laissa conduire jusqu'au bord du fossé et s'affaissa, la figure dans ses mains. Ses cheveux blancs, tordus en spirales des deux côtés de son visage, se déroulaient, et elle pleurait, déchirée par une douleur profonde.

    Il restait debout en face d'elle, inquiet, ne sachant que lui dire. Il murmura:

    - Allons... du courage.

    Elle se releva:

    - J'en aurai.

    Et, s'essuyant les yeux, elle se remit en marche d'un pas saccadé de vieille.

    La route s'enfonçait, un peu plus loin, sous un bouquet d'arbres qui cachait quelques maisons. Ils distinguaient maintenant le choc vibrant et régulier d'un marteau de forge sur une enclume.

    Et bientôt ils virent, sur la droite, une charrette arrêtée devant une sorte de maison basse, et, sous un hangar, deux hommes qui ferraient un cheval.

    M. d'Apreval s'approcha.

    - La ferme de Pierre Bénédict? cria-t-il.

    Un des hommes répondit:

    - Prenez l'chemin de gauche, tout contre le p'tit café, et pi suivez tout drait, c'est la troisième après la celle à Poret. Y a une sapinette près d'la barrière. Y a pas à se tromper.

    Ils tournèrent à gauche. Elle allait tout doucement maintenant, les jambes défaillantes, le cœur battant avec tant de violence qu'elle suffoquait.

    A chaque pas, elle murmurait, comme pour une prière:

    - Mon Dieu! oh! mon Dieu!

    Et une émotion terrible lui serrait la gorge, la faisait vaciller sur ses pieds comme si on lui eût coupé les jarrets.

    M. d'Apreval, nerveux, un peu pâle, lui dit brusquement:

    - Si vous ne savez pas vous maîtriser davantage, vous allez vous trahir tout de suite. Tâchez donc de vous dominer.

    Elle balbutia:

    - Est-ce que je le puis? Mon enfant! Quand je songe que je vais voir mon enfant!

    Ils suivirent un de ces petits chemins de campagne encaissés entre les cours des fermes, ensevelis sous un double rang de hêtres alignés sur les fossés.

    Et, tout d'un coup, ils se trouvèrent devant une barrière de bois qu'abritait un jeune sapin.

    - C'est ici, dit-il.

    Elle s'arrêta net, et regarda.

    La cour, plantée de pommiers, était grande, s'étendant jusqu'à la petite maison d'habitation, couverte en chaume. En face, L'écurie, la grange, L'étable, le poulailler. Sous un toit d'ardoises, les voitures,charrette, tombereau, cabriolet. Quatre veaux broutaient l'herbe bien verte sous l'abri des arbres. Les poules noires erraient dans tous les coins de l'enclos.

    Aucun bruit. La porte de la maison était ouverte. Mais on ne voyait personne.

    Ils entrèrent. Aussitôt un chien noir sortit d'un baril roulé au pied d'un grand poirier et se mit à japper avec fureur.

    Contre le mur de la maison, en arrivant, quatre ruches posées sur des planches alignaient leurs dômes de paille.

    M. d'Apreval, devant le logis, cria:

    - Y a-t-il du monde?

    Une enfant parut; une petite fille de dix ans environ, vêtue d'une chemise et d'une jupe de laine, les jambes nues et sales, l'air timide et sournois. Elle restait debout dans l'encadrement de la porte comme pour en défendre l'entrée.

    - Qué qu'vous voulez? dit-elle.

    - Ton père est-il là?

    - Non.

    - Où est-il?

    - J'sais point.

    - Et ta maman?

    - All' est aux vaques.

    - Va-t-elle revenir bientôt?

    - J'sais point.

    Et, brusquement, la vieille femme, comme si elle eût craint qu'on l'entraînât de force, prononça d'une voix précipitée:

    - Je ne m'en irai pas sans l'avoir vu.

    - Nous allons l'attendre, ma chère amie.

    Comme ils se retournaient, ils aperçurent une paysanne qui s'en venait vers la maison, portant deux seaux de fer-blanc qui semblaient lourds et que le soleil frappait par moments d'une flamme éclatante et blanche.

    Elle boitait de la jambe droite, et, la poitrine roulée dans un tricot brun, terni, lavé par les pluies, roussi par les étés, elle avait l'air d'une pauvre servante, misérable et sale.

    - V'là maman, dit l'enfant.

    Quand elle fut près de sa demeure, elle regarda les étrangers d'un air mauvais et soupçonneux; puis elle entra chez elle comme si elle ne les avait pas vus.

    Elle semblait vieille, avec une figure creuse, jaune, dure; cette figure de bois des campagnardes.

    M. d'Apreval la rappela;

    - Dites, madame, nous sommes entrés pour vous demander de nous vendre deux verres de lait.

    Elle grommela, en reparaissant sur sa porte, après avoir posé ses seaux.

    - Je n'vends point de lait.

    - C'est que nous avons bien soif. Madame est vieille et très fatiguée. N'y a-t-il pas moyen d'avoir quelque chose à boire?

    La paysanne les considérait d'un œil inquiet et sournois.

    Enfin, elle se décida.

    - Pisque vous êtes là, je vas tout de même vous en donner, dit-elle. Et elle disparut dans son logis. Puis l'enfant sortit, portant deux chaises qu'elle posa sous un pommier et la mère s'en vint à son tour avec deux bols de lait mousseux qu'elle mit aux mains des visiteurs. Puis elle demeura debout devant eux comme pour les surveiller et deviner leurs desseins.

    - Vous êtes de Fécamp? dit-elle.

    M. d'Apreval répondit:

    - Oui, nous sommes à Fécamp pour l'été. Puis, après un silence, il reprit;

    - Est-ce que vous pourriez nous vendre des poulets toutes les semaines?

    La paysanne hésita, puis répondit:

    - Mais, tout de même. C'est-il des jeunes que vous voulez?

    - Oui, des jeunes.

    - Combien que vous payez ça, au marché?

    D'Apreval, qui l'ignorait, se tourna vers son amie;

    Combien donc payez-vous les volailles, ma chère, les jeunes volailles?

    - Elle balbutia, les yeux pleins de larmes:

    - Quatre francs et quatre francs cinquante.

    La fermière la regarda de coin, étonnée, puis elle demanda:

    - Est-elle malade, c'te dame, pis qu'all' pleure?

    Il ne savait que répondre, et bégaya:

    Non… non… mais elle… elle a perdu sa montre en route, une belle montre, et ca lui a fait de la peine. Si quelqu'un la trouve, vous nous préviendrez.

    La mère Bénédict ne répondit rien, jugeant ça louche.

    Et soudain, elle prononça:

    - V'là m'n'homme! Elle seule l'avait vu entrer, car elle faisait face à la barrière. D'Apreval eut un sursaut, Mme de Cadour faillit tomber en se tournant éperdument sur sa chaise.


    Un homme était là, à dix pas, tirant une vache au bout d'une corde courbé en deux, soufflant.

    II prononça, sans s'occuper des visiteurs:

    - Maudit! qué rosse!

    Et il passa, allant vers l'étable où il disparut. Les larmes de la vieille femme s'étaient taries brusquement, et elle demeurait effarée, sans paroles, sans pensée: "Son fils, c'était là son fils!"

    D'Apreval, que la même idée avait blessé, articula d'une voix troublée:

    - C'est bien M. Bénédict?

    La fermière, méfiante, demanda:

    - Qué qui vous a dit son nom?

    Il reprit:

    - C'est le forgeron au coin de la grand'route.

    Puis tous se turent, ayant les yeux fixés sur la porte de l'étable. Elle faisait une sorte de trou noir dans le mur du bâtiment. On ne voyait rien dedans mais on entendait des bruits vagues, des mouvements, des pas amortis par la paille semée à terre.

    - Il reparut sur le seuil, s'essuyant le front, et il revint vers la maison d'un grand pas lent qui le soulevait à chaque enjambée.

    Il passa encore devant ces étrangers sans paraître les remarquer, et il dit à sa femme:

    - Va me tirer une cruche d'cidre, j'ai sef.

    - Puis il entra dans sa demeure. La fermière s'en alla vers le cellier, hissant seuls les Parisiens.

    Et Mme de Cadour, éperdue, bégaya:

    - Allons-nous-en, Henry, allons-nous-en.

    D'Apreval lui prit le bras, la souleva, et la soutenant de toute sa force, car il sentait bien qu'elle allait tomber, il l'entraîna, après avoir jeté cinq francs sur une des chaises.

    Dès qu'ils eurent franchi la barrière, elle se mit à sangloter, toute secouée par la douleur et balbutiant;

    - Oh! oh! voilà ce que vous en avez fait?...

    Il était fort pâle. Il répondit d'un ton sec;

    - J'ai fait ce que j'ai pu. Sa ferme vaut quatre-vingt mille francs. C'est une dot que n'ont pas tous les enfants de bourgeois.

    Et ils revinrent tout doucement, sans ajouter un mot. Elle pleurait toujours. Les larmes coulaient de ses yeux et roulaient sur ses joues, sans cesse.

    Elles s'arrêtèrent enfin, et ils rentrèrent dans Fécamp.

    M. de Cadour les attendait pour dîner. Il se mit à rire et cria, en les apercevant:

    - Très bien, ma femme a attrapé une insolation. J'en suis ravi. Vraiment, je crois qu'elle perd la tête, depuis quelque temps!

    Ils ne répondirent ni l'un ni l'autre; et comme le mari demandait, en se frottant les mains:

    - Avez-vous fait une jolie promenade, au moins?

    D'Apreval répondit:

    - Charmante, mon cher, tout à fait charmante.


    15 août 1884

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LE PÈRE JUDAS de Guy de Maupassant

08 12 2009

 

GUY DE MAUPASSANT

(1850 - 1893)

LE PÈRE JUDAS

     Tout ce pays était surprenant, marqué d'un caractère de grandeur presque religieuse et de désolation sinistre.
    Au milieu d'un vaste cercle de collines nues, où ne poussaient que des ajoncs, et, de place en place, un chêne bizarre tordu par le vent, s'étendait un vaste étang sauvage, d'une eau noire et dormante, où frissonnaient des milliers de roseaux.
    Une seule maison sur les bords de ce lac sombre, une petite maison basse habitée par un vieux batelier, le père Joseph, qui vivait du produit de sa pêche. Chaque semaine il portait son poisson dans les villages voisins et revenait avec les simples provisions qu'il lui fallait pour vivre.
    Je voulus voir ce solitaire, qui m'offrit d'aller lever ses nasses.
    Et j'acceptai.
    Sa barque était vieille, vermoulue et grossière. Et lui, osseux et maigre, ramait d'un mouvement monotone et doux qui berçait l'esprit, enveloppé déjà dans la tristesse de l'horizon.
    Je me croyais transporté aux premiers temps du monde, au milieu de ce paysage antique, dans ce bateau primitif que gouvernait cet homme d'un autre âge.
    Il leva ses filets, et il jetait les poissons à ses pieds avec des gestes de pêcheur biblique. Puis il me voulut promener jusqu'au bout du marécage, et soudain j'aperçus, sur l'autre bord, une ruine, une chaumière éventrée dont le mur portait une croix, une croix énorme et rouge, qu'on aurait dit tracée avec du sang, sous les dernières lueurs du soleil couchant.
    Je demandai :
    - Qu'est-ce que cela ?
    L'homme aussitôt se signa, puis répondit :
    - C'est là qu'est mort Judas.
    Je ne fus pas surpris, comme si j'avais pu m'attendre à cette étrange réponse.
    J'insistai cependant :
    - Judas ? Quel Judas ?
    Il ajouta :
    - Le Juif errant, monsieur.
    Je le priai de me dire cette légende.
    Mais c'était mieux qu'une légende ; c'était une histoire, et presque récente, car le père Joseph avait connu l'homme.
    Jadis cette hutte était occupée par une grande femme, sorte de mendiante, vivant de la charité publique.
    De qui tenait-elle cette cabane, le père Joseph ne se le rappelait plus. Or un soir, un vieillard à barbe blanche, un vieillard qui paraissait deux fois centenaire et qui se traînait à peine, demanda, en passant, l'aumône à cette misérable.
    Elle répondit :
    - Asseyez-vous, le père, tout ce qui est ici est à tout le monde, car ça vient de tout le monde.
    Il s'assit sur une pierre devant la porte. Il partagea le pain de la femme, et sa couche de feuilles, et sa maison.
    Il ne la quitta plus. Il avait fini ses voyages.
    Le père Joseph ajoutait :
    - C'est notre Dame la Vierge qui a permis ça, monsieur, vu qu'une femme avait ouvert sa porte à Judas.
    Car ce vieux vagabond était le Juif errant.
    On ne le sut pas tout de suite dans le pays, mais on s'en douta bientôt parce qu'il marchait toujours, tant il en avait pris l'habitude.
    Une autre raison avait fait naître les soupçons. Cette femme qui gardait chez elle cet inconnu passait pour juive, car on ne l'avait jamais vue à l'église.
    A dix lieues aux environs on ne l'appelait que "la Juive".
    Quand les petits enfants du pays la voyaient arriver pour mendier, ils criaient :
    - Maman, maman, c'est la Juive !
    Le vieux et elle se mirent à errer par les pays voisins, la main tendue à toutes les portes, balbutiant des supplications dans le dos de tous les passants. On les vit à toutes les heures du jour, par les sentiers perdus, le long des villages, ou bien mangeant un morceau de pain à l'ombre d'un arbre solitaire, dans la grande chaleur du midi.
    Et on commença dans la contrée à nommer le mendiant "le père Judas".

    Or, un jour, il rapporta dans sa besace deux petits cochons vivants qu'on lui avait donnés dans une ferme parce qu'il avait guéri le fermier d'un mal.
    Et bientôt il cessa de mendier, tout occupé à guider ses porcs pour les nourrir, les promenant le long de l'étang, sous les chênes isolés, dans les petits vallons voisins. La femme, au contraire, errait sans cesse en quête d'aumônes, mais elle rejoignait tous les soirs.
    Lui non plus n'allait jamais à l'église, et on ne l'avait jamais vu faire le signe de la croix devant les calvaires. Tout cela faisait beaucoup jaser.
    Sa compagne, une nuit, fut prise de fièvre et se mit à trembler comme une toile qu'agite le vent. Il alla jusqu'au bourg chercher des médicaments, puis il s'enferma près d'elle, et pendant six jours on ne le vit plus.
    Mais le curé, ayant entendu dire que la "Juive" allait trépasser, s'en vint apporter les consolations de sa religion à la mourante, et lui offrir les derniers sacrements. Était-elle juive ? Il ne le savait pas. Il voulait, en tout cas, essayer de sauver son âme.
    A peine eut-il heurté la porte, que le père Judas parut sur le seuil, haletant, les yeux allumés, toute sa grande barbe agitée, comme de l'eau qui ruisselle, et il cria, dans une langue inconnue, des mots de blasphème en tendant ses bras maigres pour empêcher le prêtre d'entrer.
    Le curé voulut parler, offrir sa bourse et ses soins, mais le vieux l'injuriait toujours, faisant avec les mains le geste de lui jeter des pierres.
    Et le prêtre se retira, poursuivi par les malédictions du mendiant.
    Le lendemain la compagne du père Judas mourut. Il l'enterra lui-même devant sa porte. C'étaient des gens de si peu qu'on ne s'en occupa pas.
    Et on revit l'homme conduisant ses cochons le long de l'étang et sur le flanc des côtes. Souvent aussi il recommençait à mendier pour se nourrir. Mais on ne lui donnait presque plus rien, tant on faisait courir d'histoires sur lui. Et chacun savait aussi de quelle manière il avait reçu le curé.
    Il disparut. C'était pendant la semaine sainte. On ne s'en inquiéta guère.
    Mais le lundi de Pâques, des garçons et des filles, qui étaient venus en promenade jusqu'à l'étang, entendirent un grand bruit dans la hutte. La porte était fermée ; les garçons l'enfoncèrent et les deux cochons s'enfuirent en sautant comme des boucs. On ne les a jamais revus.
    Alors, tout ce monde étant entré, on aperçut par terre quelques vieux linges, le chapeau du mendiant, quelques os, du sang séché et des restes de chair dans les creux d'une tête de mort.
    Ses porcs l'avaient dévoré.
    Et le père Joseph ajouta :
    - C'était arrivé, monsieur, le vendredi saint, à trois heures après midi.
    Je demandai :
    - Comment le savez-vous ?
    Il répondit :
    - C'est pas doutable.
    Je n'essayai point de lui faire comprendre combien il était naturel que les animaux affamés eussent mangé leur maître, mort subitement dans sa hutte.
    Quant à la croix sur le mur, elle était apparue un matin, sans qu'on sût quelle main l'avait tracée de cette couleur étrange.
    Depuis lors, on ne douta plus que le Juif errant ne fût mort en ce lieu.
    Je le crus moi-même pendant une heure.

28 février 1883

 

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UN BANDIT CORSE de Guy de Maupassant

30 11 2009

 

GUY DE MAUPASSANT

(1850 - 1893)

UN BANDIT CORSE

    Le chemin montait doucement au milieu de la forêt d'Aïtône. Les sapins démesurés élargissaient sur nos têtes une voûte gémissante, poussaient une sorte de plainte continue et triste, tandis qu'à droite comme à gauche leurs troncs minces et droits faisaient une sorte d'armée de tuyaux d'orgue d'où semblait sortir cette musique monotone du vent dans les cimes.
    Au bout de trois heures de marche, la foule de ces longs fûts emmêlés s'éclaircit ; de place en place, un pin-parasol gigantesque, séparé des autres, ouvert comme une ombrelle énorme, étalait son dôme d'un vert sombre ; puis soudain nous atteignîmes les limites de la forêt, quelque cent mètres au-dessous du défilé qui conduit dans la sauvage vallée du Niolo.
    Sur les deux sommets élancés qui dominent ce passage, quelques vieux arbres difformes semblent avoir monté péniblement, comme des éclaireurs partis devant la multitude tassée derrière. Nous étant retournés nous aperçûmes toute la forêt, étendue sous nous, pareille à une immense cuvette de verdure dont les bords, qui semblaient toucher au ciel, étaient faits de rochers nus l'enfermant de toutes parts.
    On se remit en route, et dix minutes plus tard nous atteignîmes le défilé.
    Alors j'aperçus un surprenant pays. Au delà d'une autre forêt, une vallée, mais une vallée comme je n'en avais jamais vu, une solitude de pierre longue de dix lieues, creusée entre des montagnes hautes de deux mille mètres et sans un champ, sans un arbre visible. C'est le Niolo, la patrie de la liberté corse, la citadelle inaccessible d'où jamais les envahisseurs n'ont pu chasser les montagnards.
    Mon compagnon me dit :
    - C'est aussi là que se sont réfugiés tous nos bandits.
    Bientôt nous fûmes au fond de ce trou sauvage et d'une inimaginable beauté.
    Pas une herbe, pas une plante : du granit, rien que du granit. A perte de vue devant nous, un désert de granit étincelant, chauffé comme un four par un furieux soleil qui semble exprès suspendu au-dessus de cette gorge de pierre. Quand on lève les yeux vers les crêtes, on s'arrête ébloui et stupéfait. Elles paraissent rouges et dentelées comme des festons de corail, car tous les sommets sont en porphyre ; et le ciel au-dessus semble violet, lilas, décoloré par le voisinage de ces étranges montagnes. Plus bas le granit est gris scintillant, et sous nos pieds il semble râpé, broyé ; nous marchons sur de la poudre luisante. A notre droite, dans une longue et tortueuse ornière, un torrent tumultueux gronde et court. Et on chancelle sous cette chaleur, dans cette lumière, dans cette vallée brûlante, aride, sauvage, coupée par ce ravin d'eau turbulente qui semble se hâter de fuir, impuissante à féconder ces rocs, perdue en cette fournaise qui la boit avidement sans en être jamais pénétrée et rafraîchie.
    Mais soudain apparut à notre droite une petite croix de bois enfoncée dans un petit tas de pierres. Un homme avait été tué là, et je dis à mon compagnon :
    - Parlez-moi donc de vos bandits.
    Il reprit :
    - J'ai connu le plus célèbre, le terrible Sainte-Lucie, je vais vous conter son histoire.

    "Son père avait été tué dans une querelle, par un jeune homme du même pays, disait-on ; et Sainte-Lucie était resté seul avec sa soeur. C'était un garçon faible et timide, petit, souvent malade, sans énergie aucune. Il ne déclara pas la vendetta à l'assassin de son père. Tous ses parents le vinrent trouver, le supplièrent de se venger ; il restait sourd à leurs menaces et à leurs supplications.
    Alors, suivant la vieille coutume corse, sa soeur, indignée, lui enleva ses vêtements noirs afin qu'il ne portât pas le deuil d'un mort resté sans vengeance. Il resta même insensible à cet outrage, et, plutôt que de décrocher le fusil encore chargé du père, il s'enferma, ne sortit plus, n'osant pas braver les regards dédaigneux des garçons du pays.
    Des mois se passèrent. Il semblait avoir oublié jusqu'au crime et il vivait avec sa soeur au fond de son logis.
    Or, un jour, celui qu'on soupçonnait de l'assassinat se maria. Sainte-Lucie ne sembla pas ému par cette nouvelle ; mais voici que, pour le braver sans doute, le fiancé, se rendant à l'église, passa devant la maison des deux orphelins.
    Le frère et la soeur, à leur fenêtre, mangeaient des petits gâteaux frits quand le jeune homme aperçut la noce qui défilait devant son logis. Tout à coup il se mit à trembler, se leva sans dire un mot, se signa, prit le fusil pendu sur l'âtre, et il sortit.
    Quand il parlait de cela plus tard, il disait : "Je ne sais pas ce que j'ai eu ; ç'a été comme une chaleur dans mon sang ; j'ai bien senti qu'il le fallait ; que malgré tout je ne pourrais pas résister, et j'ai été cacher le fusil dans le maquis, sur la route de Corte."
    Une heure plus tard, il rentrait les mains vides, avec son air habituel, triste et fatigué. Sa soeur crut qu'il ne pensait plus à rien.
    Mais à la nuit tombante il disparut.
    Son ennemi devait le soir même, avec ses deux garçons d'honneur, se rendre à pied à Corte.
    Ils suivaient la route en chantant, quand Sainte-Lucie se dressa devant eux, et, regardant en face le meurtrier, il cria : "C'est le moment !" puis, à bout portant, il lui creva la poitrine.
    Un des garçons d'honneur s'enfuit, l'autre regardait le jeune homme en répétant :
    - Qu'est-ce que tu as fait, Sainte-Lucie ?
    Puis il voulut courir à Corte pour chercher du secours. Mais Sainte-Lucie lui cria :
    - Si tu fais un pas de plus, je vais te casser la jambe.
    L'autre, le sachant jusque-là si timide, lui dit :
    - Tu n'oserais pas ! et il passa. Mais il tombait aussitôt la cuisse brisée par une balle.
    Et Sainte-Lucie, s'approchant de lui, reprit :
    - Je vais regarder ta blessure ; si elle n'est pas grave, je te laisserai là ; si elle est mortelle, je t'achèverai.
    Il considéra la plaie, la jugea mortelle, rechargea lentement son fusil, invita le blessé à faire une prière, puis il lui brisa le crâne.
    Le lendemain il était dans la montagne.
    Et savez-vous ce qu'il a fait ensuite, ce Sainte-Lucie ?
    Toute sa famille fut arrêtée par les gendarmes. Son oncle le curé, qu'on soupçonnait de l'avoir incité à la vengeance, fut lui-même mis en prison et accusé par les parents du mort. Mais il s'échappa, prit un fusil à son tour et rejoignit son neveu dans le maquis.
    Alors Sainte-Lucie tua, l'un après l'autre, les accusateurs de son oncle, et leur arracha les yeux pour apprendre aux autres à ne jamais affirmer ce qu'ils n'avaient pas vu de leurs yeux.
    Il tua tous les parents, tous les alliés de la famille ennemie. Il massacra en sa vie quatorze gendarmes, incendia les maisons de ses adversaires et fut jusqu'à sa mort le plus terrible des bandits dont on ait gardé le souvenir."

    Le soleil disparaissait derrière le Monte Cinto et la grande ombre du mont de granit se couchait sur le granit de la vallée. Nous hâtions le pas pour atteindre avant la nuit le petit village d'Albertacce, sorte de tas de pierres soudées aux flancs de pierre de la gorge sauvage. Et je dis, pensant au bandit :
    - Quelle terrible coutume que celle de votre vendetta !
    Mon compagnon reprit avec résignation :
    - Que voulez-vous ? on fait son devoir !

25 mai 1882

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MAGNÉTISME de Guy de Maupassant

29 11 2009


GUY DE MAUPASSANT

(1850 - 1893)

MAGNÉTISME

    C'était à la fin d'un dîner d'hommes à l'heure des interminables cigares et des incessants petits verres, dans la fumée et l'engourdissement chaud des digestions, dans le léger trouble des têtes après tant de viandes et de liqueurs absorbées et mêlées.
    On vint à parler du magnétisme, des tours de Donato et des expériences du docteur Charcot. Soudain ces hommes sceptiques, aimables, indifférents à toute religion, se mirent à raconter des faits étranges, des histoires incroyables mais arrivées, affirmaient-ils, retombant brusquement en des croyances superstitieuses, se cramponnant à ce dernier reste de merveilleux, devenus dévots à ce mystère du magnétisme, le défendant au nom de la science.
    Un seul souriait, un vigoureux garçon, grand coureur de filles et chasseur de femmes, chez qui une incroyance à tout s'était ancrée si fortement qu'il n'admettait même point la discussion.
    Il répétait en ricanant : "Des blagues ! des blagues ! des blagues ! Nous ne discuterons pas Donato qui est tout simplement un très malin faiseur de tours. Quant à M. Charcot, qu'on dit être un remarquable savant, il me fait l'effet de ces conteurs dans le genre d'Edgar Poë, qui finissent par devenir fous à force de réfléchir à d'étranges cas de folie. Il a constaté des phénomènes nerveux inexpliqués et encore inexplicables, il marche dans cet inconnu qu'on explore chaque jour, et ne pouvant toujours comprendre ce qu'il voit, il se souvient trop peut-être des explications ecclésiastiques des mystères. Et puis je voudrais l'entendre parler, ce serait tout autre chose que ce que vous répétez."
    Il y eut autour de l'incrédule une sorte de mouvement de pitié, comme s'il avait blasphémé dans une assemblée de moines.
    Un de ces messieurs s'écria :
    - Il y a eu pourtant des miracles autrefois.
    Mais l'autre répondit :
    - Je le nie. Pourquoi n'y en aurait-il plus ?
    Alors chacun apporta un fait, des pressentiments fantastiques, des communications d'âmes à travers de longs espaces, des influences secrètes d'un être sur un autre. Et on affirmait, on déclarait les faits indiscutables, tandis que le nieur acharné répétait :
    - Des blagues ! des blagues ! des blagues !
    A la fin il se leva, jeta son cigare, et les mains dans les poches :
    - Eh bien, moi aussi, je vais vous raconter deux histoires, et puis je vous les expliquerai. Les voici :
    "Dans le petit village d'Étretat les hommes, tous matelots, vont chaque année au banc de Terre-Neuve pêcher la morue. Or, une nuit, l'enfant d'un de ces marins se réveilla en sursaut en criant que son "pé était mort à la mé". On calma le mioche, qui se réveilla de nouveau en hurlant que son "pé était neyé". Un mois après on apprenait en effet la mort du père, enlevé du pont par un coup de mer. La veuve se rappela les réveils de l'enfant. On cria au miracle, tout le monde s'émut, on rapprocha les dates, et il se trouva que l'accident et le rêve avaient coïncidé à peu près ; d'où l'on conclut qu'ils étaient arrivés la même nuit, à la même heure. Et voilà un mystère du magnétisme."

    Le conteur s'interrompit. Alors un des auditeurs, fort ému, demanda :
     - Et vous expliquez ça, vous ?
    - Parfaitement, monsieur, j'ai trouvé le secret. Le fait m'avait surpris et même vivement embarrassé ; mais moi, voyez-vous, je ne crois pas par principe. De même que d'autres commencent par croire, je commence par douter ; et quand je ne comprends nullement, je continue à nier toute communication télépathique des âmes, sûr que ma pénétration seule est suffisante. Eh bien, j'ai cherché, cherché, et j'ai fini, à force d'interroger toutes les femmes des matelots absents, par me convaincre qu'il ne se passait pas huit jours sans que l'une d'elles ou l'un des enfants rêvât et annonçât à son réveil que le "pé était mort à la mé". La crainte horrible et constante de cet accident fait qu'ils en parlent toujours, y pensent sans cesse. Or, si une de ces fréquentes prédictions coïncide par un hasard très simple, avec une mort, on crie aussitôt au miracle, car on oublie soudain tous les autres songes, tous les autres présages, toutes les autres prophéties de malheur demeurés sans confirmation. J'en ai pour ma part considéré plus de cinquante dont les auteurs, huit jours plus tard, ne se souvenaient même plus. Mais si l'homme, en effet, était mort, la mémoire se serait immédiatement réveillée, et l'on aurait célébré l'intervention de Dieu, selon les uns, du magnétisme, selon les autres.
    Un des fumeurs déclara :
    - C'est assez juste, ce que vous dites là, mais voyons votre seconde histoire ?
    - Oh ! ma seconde histoire est fort délicate à raconter. C'est à moi qu'elle est arrivée, aussi je me défie un rien de ma propre appréciation. On n'est jamais équitablement juge et partie. Enfin la voici :
    "J'avais dans mes relations mondaines une jeune femme à laquelle je ne songeais nullement, que je n'avais même jamais regardée attentivement, jamais remarquée, comme on dit.
    "Je la classais parmi les insignifiantes, bien qu'elle ne fût pas laide ; enfin elle me semblait avoir des yeux, un nez, une bouche, des cheveux quelconques, toute une physionomie terne ; c'était un de ces êtres sur qui la pensée ne semble se poser que par hasard, ne se pouvoir arrêter, sur qui le désir ne s'abat point.
    "Or, un soir, comme j'écrivais des lettres au coin de mon feu avant de me mettre au lit, j'ai senti au milieu de ce dévergondage d'idées, de cette procession d'images qui vous effleurent le cerveau quand on reste quelques minutes rêvassant, la plume en l'air, une sorte de petit souffle qui me passait dans l'esprit, un tout léger frisson du coeur, et immédiatement, sans raison, sans aucun enchaînement de pensées logiques, j'ai vu distinctement, vu comme si je la touchais, vu des pieds à la tête, et sans un voile, cette jeune femme à qui je n'avais jamais songé plus de trois secondes de suite, le temps que son nom me traversât la tête. Et soudain je lui découvris un tas de qualités que je n'avais point observées, un charme doux, un attrait langoureux ; elle éveilla chez moi cette sorte d'inquiétude d'amour qui vous met à la poursuite d'une femme. Mais je n'y pensai pas longtemps. Je me couchai, je m'endormis. Et je rêvai.
    "Vous avez tous fait de ces rêves singuliers, n'est-ce pas, qui vous rendent maîtres de l'impossible, qui vous ouvrent des portes infranchissables, des joies inespérées, des bras impénétrables ?
    "Qui de nous, dans ces sommeils troublés, nerveux, haletants, n'a tenu, étreint, pétri, possédé avec une acuité de sensation extraordinaire, celle dont son esprit était occupé ? Et avez-vous remarqué quelles surhumaines délices apportent ces bonnes fortunes du rêve ! En quelles ivresses folles elles vous jettent, de quels spasmes fougueux elles vous secouent , et quelle tendresse infinie, caressante, pénétrante elles vous enfoncent au coeur pour celle qu'on tient défaillante et chaude, en cette illusion adorable et brutale, qui semble une réalité !
    "Tout cela, je l'ai ressenti avec une inoubliable violence. Cette femme fut à moi, tellement à moi que la tiède douceur de sa peau me restait aux doigts, l'odeur de sa peau me restait au cerveau, le goût de ses baisers me restait aux lèvres, le son de sa voix me restait aux oreilles, le cercle de son étreinte autour des reins, et le charme ardent de sa tendresse en toute ma personne, longtemps après mon réveil exquis et décevant.
    "Et trois fois en cette même nuit, le songe se renouvela.
    "Le jour venu, elle m'obsédait, me possédait, me hantait la tête et les sens, à tel point que je ne restais plus une seconde sans penser à elle.
    "A la fin, ne sachant que faire, je m'habillai et je l'allai voir. Dans son escalier j'étais ému à trembler, mon coeur battait : un désir véhément m'envahissait des pieds aux cheveux.
    "J'entrai. Elle se leva toute droite en entendant prononcer mon nom ; et soudain nos yeux se croisèrent avec une surprenante fixité. Je m'assis.
    "Je balbutiai quelques banalités qu'elle ne semblait point écouter. Je ne savais que dire ni que faire ; alors brusquement je me jetai sur elle, la saisissant à pleins bras ; et tout mon rêve s'accomplit si vite, si facilement, si follement, que je doutai soudain d'être éveillé... Elle fut pendant deux ans ma maîtresse..."

    - Qu'en concluez-vous ? dit une voix.
    Le conteur semblait hésiter.
    - J'en conclu... je conclu à une coïncidence, parbleu ! Et puis, qui sait ? C'est peut-être un regard d'elle que je n'avais point remarqué et qui m'est revenu ce soir-là par un de ces mystérieux et inconscients rappels de la mémoire qui nous représentent souvent des choses négligées par notre conscience, passées inaperçues devant notre intelligence !
    - Tout ce que vous voudrez, conclut un convive, mais si vous ne croyez pas au magnétisme après cela, vous êtes un ingrat, mon cher monsieur !

5 avril 1882

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LES CARESSES de Guy de Maupassant

21 11 2009




GUY DE MAUPASSANT

(1850 - 1893)

LES CARESSES

    Non, mon ami n'y songez plus. Ce que vous me demandez me révolte et me dégoûte. On dirait que Dieu, car je crois à Dieu, moi, a voulu jadis tout ce qu'il a fait de bon en y joignant quelque chose d'horrible. Il nous avait donné l'amour, la plus douce chose qui soit au monde, mais trouvant cela trop beau et trop pur pour nous, il a imaginé les sens, les sens ignobles, sales, révoltants, brutaux, les sens qu'il a façonnés comme par dérision et qu'il a mêlés aux ordures du corps, qu'il a conçus de telle sorte que nous n'y pouvons songer sans rougir, que nous n'en pouvons parler qu'à voix basse. Leur acte affreux est enveloppé de honte. Il se cache, révolte l'âme, blesse les yeux, et honni par la morale, poursuivi par la loi, il se commet dans l'ombre, comme s'il était criminel.
    Ne me parlez jamais de cela, jamais !
    Je ne sais point si je vous aime, mais je sais que je me plais près de vous, que votre regard m'est doux et que votre voix me caresse le coeur. Du jour où vous auriez obtenu de ma faiblesse ce que vous désirez, vous me deviendrez odieux. Le lien délicat qui nous attache l'un à l'autre serait brisé. Il y aurait entre nous un abîme d'infamies.
    Restons ce que nous sommes. Et... aimez-moi si vous voulez, Je le permets.
    Votre amie,

GENEVIÈVE.   

    Madame, voulez-vous me permettre à mon tour de vous parler brutalement, sans ménagements galants, comme le parlerais à un ami qui voudrait prononcer des voeux éternels ?
    Moi non plus, je ne sais pas si je vous aime. Je ne le saurais vraiment qu'après cette chose qui vous révolte tant.
    Avez-vous oublié les vers de Musset :

Je me souviens encor de ces spasmes terribles,
De ces baisers muets, de ces muscles ardents,
De cet être absorbé, blême et serrant les dents.
S'ils ne sont pas divins, ces moment sont horribles.

    Cette sensation d'horreur et d'insurmontable dégoût, nous l'éprouvons aussi quand, emportés par l'impétuosité du sang, nous nous laissons aller aux accouplements d'aventure. Mais quand une femme est pour nous l'être d'élection, de charme constant, de séduction infinie que vous êtes pour moi, la caresse devient le plus ardent, le plus complet et le plus infini des bonheurs.
    La caresse, Madame, c'est l'épreuve de l'amour. Quand notre ardeur s'éteint après l'étreinte, nous nous étions trompés. Quand elle grandit, nous nous aimions.
    Un philosophe, qui ne pratiquait point ces doctrines, nous a mis en garde contre ce piège de la nature. La nature veut des êtres, dit-il, et pour nous contraindre à les créer, il a mis le double appât de l'amour et de la volupté auprès du piège. Et il ajoute : Dès que nous nous sommes laissé prendre, dès que l'affolement d'un instant a passé, une tristesse immense nous saisit, car nous comprenons la ruse qui nous a trompés, nous voyons, nous sentons, nous touchons la raison secrète et voilée qui nous a poussés malgré nous.
    Cela est vrai souvent, très souvent. Alors nous nous relevons écoeurés. La nature nous a vaincus, nous a jetés, à son gré dans des bras qui s'ouvraient, parce qu'elle veut que des bras s'ouvrent.
    Oui, je sais les baisers froids et violents sur des lèvres inconnues, les regards fixes et ardents en des yeux qu'on n'a jamais vus et qu'on ne verra plus jamais, et tout ce que je ne peux pas dire, tout ce qui nous laisse à l'âme une amère mélancolie.
    Mais, quand cette sorte de nuage d'affection, qu'on appelle l'amour, a enveloppé deux êtres, quand ils ont pensé l'un à l'autre, longtemps, toujours, quand le souvenir pendant l'éloignement veille sans cesse, le jour, la nuit, apportant à l'âme les traits du visage, et le sourire, et le son de la voix ; quand on a été obsédé, possédé par la forme absente et toujours visible, n'est-il pas naturel que les bras s'ouvrent enfin, que les lèvres s'unissent et que les corps se mêlent ?
    N'avez-vous jamais eu le désir du baiser ? Dites-moi si les lèvres n'appellent pas les lèvres, et si le regard clair, qui semble couler dans les veines, ne soulève pas des ardeurs furieuses, irrésistibles ?
    Certes, c'est là le piège, le piège immonde, dites-vous ? Qu'importe, je le sais, j'y tombe, et je l'aime. La Nature nous donne la caresse pour nous cacher sa ruse, pour nous forcer malgré nous à éterniser les générations. Eh bien ! volons-lui la caresse, faisons-la nôtre, raffinons-la, changeons-la, idéalisons-la, si vous voulez. Trompons, à notre tour, la Nature, cette trompeuse. Faisons plus qu'elle n'a voulu, plus qu'elle n'a pu ou osé nous apprendre. Que la caresse soit comme une matière précieuse sortie brute de la terre, prenons-la et travaillons-la et perfectionnons-la, sans souci des desseins premiers, de la volonté dissimulée de ce que vous appelez Dieu. Et comme c'est la pensée qui poétise tout, poétisons-la, Madame, jusque dans ses brutalités terribles, dans ses plus impures combinaisons, jusque dans ses plus monstrueuses inventions.
    Aimons la caresse savoureuse comme le vin qui grise, comme le fruit mûr qui parfume la bouche, comme tout ce qui pénètre notre corps de bonheur. Aimons la chair parce qu'elle est belle, parce qu'elle est blanche et ferme, et ronde et douce, et délicieuse sous la lèvre et sous les mains.
    Quand les artistes ont cherché la forme la plus rare et la plus pure pour les coupes où l'art devait boire l'ivresse, ils ont choisi la courbe des seins, dont la fleur ressemble à celle des roses.
    Or, j'ai lu dans un livre érudit, qui s'appelle le Dictionnaire des Sciences médicales, cette définition de la gorge des femmes, qu'on dirait imaginée par M. Joseph Prud'homme, devenu docteur en médecine :
    "Le sein peut être considéré chez la femme comme un objet en même temps d'utilité et d'agrément."
    Supprimons, si vous voulez, l'utilité et ne gardons que l'agrément. Aurait-il cette forme adorable qui appelle irrésistiblement la caresse s'il n'était destiné qu'à nourrir les enfants ?
    Oui, Madame, laissons les moralistes nous prêcher la pudeur, et les médecins la prudence ; laissons les poètes, ces trompeurs toujours trompés eux-mêmes, chanter l'union chaste des âmes et le bonheur immatériel ; laissons les femmes laides à leurs devoirs et les hommes raisonnables à leurs besognes inutiles ; laissons les doctrinaires à leurs doctrines, les prêtres à leurs commandements, et nous, aimons avant tout la caresse qui grise, affole, énerve, épuise, ranime, est plus douce que les parfums, plus légère que la brise, plus aiguë que les blessures, rapide et dévorante, qui fait prier, qui fait commettre tous les crimes et tous les actes de courage ! Aimons-la, non pas tranquille, normale, légale ; mais violente, furieuse, immodérée ! Recherchons-la comme on recherche l'or et le diamant, car elle vaut plus, étant inestimable et passagère ! Poursuivons-la sans cesse, mourons pour elle et par elle.
    Et si vous voulez, Madame, que je vous dise une vérité que vous ne trouverez, je crois, en aucun livre, les seules femmes heureuses sur cette terre sont celles à qui nulle caresse ne manque. Elles vivent, celles-là, sans souci, sans pensées torturantes, sans autre désir que celui du baiser prochain qui sera délicieux et apaisant comme le dernier baiser.
    Les autres, celles pour qui les caresses sont mesurées, ou incomplètes, ou rares, vivent harcelées par mille inquiétudes misérables, par des désirs d'argent ou de vanité, par tous les événements qui deviennent des chagrins.
    Mais les femmes caressées à satiété n'ont besoin de rien, ne désirent rien, ne regrettent rien. Elles rêvent, tranquilles et mourantes, effleurées à peine par ce qui serait pour les autres d'irréparables catastrophes, car la caresse remplace tout, guérit de tout, console de tout !
    Et J'aurais encore tant de choses à dire !...

HENRI.   

    Ces deux lettres, écrites sur du papier japonais en paille de riz, ont été trouvées dans un petit portefeuille en cuir de Russie, sous un prie-dieu de la Madeleine, hier dimanche, après la messe d'une heure.

14 août 1883

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